Introduction. Annonce
du parcours
Si
mes souvenirs sont bons, j’ai remarqué pour la première
fois des défauts de traduction dans une version espagnole du
Lord Jim de Joseph Conrad. Mes connaissances de l'anglais, bien que
très réduites, me permettaient de repérer
certaines étrangetés dans l'emploi que faisait le
traducteur de la langue espagnole. C'était le cas notamment du
système d'adjectivation en langue anglaise: les adjectifs
anglais sont presque toujours antéposés aux
substanctifs, tandis qu'en espagnol ils sont tantôt antéposés
tantôt postposés, selon les besoins d'expression
qu'éprouve la personne qui rédige dans la langue de
Cervantès. La profusion d'antépositions adjectivales
dans cette version me semblait due à une littéralité
poussée à l'extrème par le traducteur.
L'intérêt qui m'emportait à connaître ce
chef-d'oeuvre de la littérature anglaise étant très
intense, j'ai fouillé les librairies à la quête
d'une autre édition où cette sensation de calque
disparût.
Beaucoup
plus tard, quand il a été question d'analyser la
qualité d'une traduction avec un peu plus de rigueur, je me
suis demandé à quel point la réécriture
d'un ouvrage étranger pouvait rester fidèle à la
manière dont l'auteur s'était exprimé. Est-ce le
sens ce que la traduction doit respecter à tout prix?; est-ce
les moyens d'expression propres à la langue étrangère
ce que le traducteur devait faire passer au lecteur de sa version?
Ensuite,
un autre souvenir m'assaillit: la lecture de la traduction des Fleurs
du mal. D'abord je les lis en espagnol, puis en français, et
enfin dans une édition bilingue. Ma première lecture en
espagnol devint décevante quand je la confrontai avec
l'édition bilingue. Je me suis rendu compte que lorsque le
"premier" traducteur privilégiait la versification
baudelairienne, il le faisait au détriment des contenus que le
“deuxième” traducteur avait respecté: si son
lecteur voulait étudier le rythme et la rime, il n'avait qu'à
tourner la page pour le faire sur les textes originaux. Depuis lors
je pus comprendre le sens du célèbre adage traduttore
tradittore
: lequel des deux traducteurs trahissait le plus Baudelaire, celui de
la forme ou celui du contenu?
En
choisissant Zazie
dans le métro
de Raymond Queneau pour mon étude sur la fidélité
en traduction, je savais que je faisais face à un ouvrage
riche en jeux linguistiques. Sa traduction entraînerait sans
doute un détournement sévère des normes
grammaticales de la langue espagnole. Est-ce que le traducteur serait
aussi hardi que Queneau en ce qui concerne le traitement de la
langue, ou il se bornerait à verser tout simplement el
argumento , l'histoire?*
Je
me suis dit alors qu'il devait exister une méthode de
traduction à la lumière de laquelle il fût
possible de verser l'histoire sans détriment des moyens
d'éxpression. C'est ce que j'ai trouvé dans les
théories de la fidélité au sens: le SENS n'était
plus que le signifié
d'un propos, mais l'ensemble 'signifié-moyens d'expression'.
Forme et contenu étaient enfin observés dans
l'ensemble. Le triple rapport de fidélité (au vouloir
dire de l'auteur, à la langue d'arrivée et au
destinataire de la traduction) chassait au loin le danger de trouver
à nouveau les gaucheries dont le poids me parut insupportable
lors de la lecture de mon Lord Jim . Et c'est dans l'ouvrage de
Amparo Hurtado Albir, La
Notion de fidélité en traduction
(1990), où j'ai trouvé le support théorique
nécessaire pour suivre cette démarche.
Or,
un beau jour j'ai étudié avec intérêt les
réflexions de Robert Larose sur l'appréhension de la
réalité chez d'autres peuples beaucoup plus éloignés
du "nôtre" que le français de l'espagnol. Sans
vouloir disserter sur le sujet, il y était question des
différences concernant le spectre des couleurs: les esquimos
possèdent un vocabulaire qui embrasse toutes les nuances du
blanc que nous ne saisissons pas; les peuples d'origine aztèque
sont capables de distinguer avec leur langue différentes
tonalités de vert auxquelles nous, Européens deteneurs
de la vérité universelle, nous n'aurions jamais pensé.
Si
un traducteur 'fidèle au sens' entreprenait le versement vers
sa langue d'une oeuvre rédigée et pensée en une
langue des peuples que j'ai cités, les fidélités
à la langue d'arrivée et au destinataire de la
traduction l'obligeraient à négliger nombre d'aspects
appartenant à ces cultures-source, ne serait-ce que ces
nuances de couleur. Que de choses que le lecteur de la traduction
perdrait des "réalités" appréhendées
par les Esquimos et par les Aztèques. Par conséquent, à
quoi pourrait lui servir cet abord à une culture étrangère
s'il n'en apprenait rien? Ce sont là les questions que pose la
théorie de la traduction à visée poéthique,
de la fidélité à la lettre. Pour saisir le sens
étranger il faut remanier sa propre langue afin de l'amener
vers la langue et la culture de l'auteur. Ortega y Gasset, Walter
Benjamin et, plus récemment, Antoine Berman prônent
l'éducation à l'étrangeté: le transport
du lecteur vers la langue de départ et non pas le contraire,
ce qui serait à leurs yeux un excès d'ethnocentrisme.
Le plaidoyer de ces affirmations,
je le ferai à la lumière des propos recueillis dans
l'article d'Antoine Berman, "La traduction et la lettre ou
l'auberge du lointain", paru dans Les
Tours de Babel (1985).
En
ayant recours à un ouvrage plus ancien que l'est Les
Tours de Babel
, je n'ai pas voulu retracer une critique "historique" aux
théories assises par Hurtado -ce serait plutôt le
contraire. Tout simplement j'ai tenté de mettre en évidence
les différences existantes entre ces deux édifices
théoriques, afin que le deuxième serve de "contrepoids"
au premier.
Dans
un premier temps, suivant de très près Hurtado, je
parcourrai l'histoire de la traduction, du Moyen Age à nos
jours. Ce faisant, je crois doter aux affirmations de cette auteur le
contexte nécessaire pour bien encadrer ses théories
dans le temps, avec tout ce qu'elles supposent d'innovation par
rapport au reste. Ensuite, j'utiliserai ses paramètres pour
évaluer la traduction de Sánchez Dragó. Ces
paramètres n'entraînent pas peu de confusions, et c'est
pourquoi j'ai envisagé une humble critique aux moyens que
Hurtado fournit.
Dans
un deuxième temps, je me sers des théories de la
fidélité à la lettre de Berman pour continuer ma
démarche critique, donc avec un support plus ferme.
Loin
de vouloir qualifier la traduction de Sánchez Dragó, de
mesurer sa fidélité à l'original, je me limite à
analyser les échecs et les réussites -surtout les
échecs- qu'à la lumière de ces deux visées-là
a faits
le célèbre écrivain espagnol.
Je
finis mon étude avec une liste de références
bibliographiques des ouvrages concernant la traductologie que j'ai pu
répertorier.
SOMMAIRE
AMPARO
HURTADO: TRADUCTION ET FIDÉLITÉ AU SENS.
............................ 5
La
méthode interprétative
:
............................................................................
10
Le
sens en traduction: équivalences
dynamique et contextuelle:
...............................................................
13
L'équivalence
de traduction:
transcodage et
équivalence contextuelle:
...................................................... 14
Evaluation
d'une traduction :
..........................................................................
15
1)
Signification, signification actualisée et sens:
........................... 16
2)
L'information et le sens:
...................................................................
18
3)
L'effet et le sens:
..................................................................................
22
4)
L'intention et le sens:
.........................................................................
26
5)
Le style et le sens:
...............................................................................
27
6)
La connotation et le sens:
.................................................................
29
7)
L'implicite et le sens:
..........................................................................
31
Critique
au système de Hurtado
:
...................................................................
32
ANTOINE
BERMAN: TRADUCTION ET FIDÉLITÉ A LA LETTRE:
........................ 34
Fidélité
à la lettre
:
................................................................................................
35
Les
paramètres de la critique bermanienne
: ........................................... 36
CONCLUSIONS
APRES L'ANALYSE
...............................................................................
43
BIBLIOGRAPHIE
..................................................................................................................
44
AMPARO
HURTADO: TRADUCTION ET FIDÉLITÉ AU SENS.
La
notion de fidélité au sens développée par
Amparo Hurtado repose sur un triple axe: fidélité au
vouloir dire de l'auteur, à la langue d'arrivée et au
destinataire de la traduction. Ce triple rapport de fidélité
est, d'après elle, indissociable: si l'on ne reste fidèle
qu'à un seul de ces paramètres et l'on trahit les
autres, on est infidèle au sens.
Fidélité
au vouloir dire de l'auteur, parce qu'une traduction qui se veut
fidèle doit faire passer la pensée et l'intention de
l'auteur dans toute son intégralité, sans rien cacher
ni rien omettre. Fidélité à la langue d'arrivée,
parce que toute langue a d'emblée tous les moyens à sa
disposition pour faire passer le message sans la fausser ni la trahir
-autrement dire, cela serait la considérer inférieure à
la langue de départ, incapable de rendre tous les détails
et toutes les nuances que l'auteur a énoncés dans la
sienne. Fidélité au destinataire de la traduction,
parce que lui, immergé dans un milieu socio-culturel
différent, avec un savoir et une langue différents,
doit pouvoir saisir l'intention et la pensée de l'auteur que
cette différence pourrait empêcher (cannalisées
dans un système sémantique et morpho-syntaxique autre
que le sien).
Voilà
en quoi on pourrait résumer les propos théoriques de
Hurtado. Or, loin de vouloir trancher la problématique de la
fidélité en traduction sans comparaison, elle bâtit
son édifice théorique tout en tenant compte des études
précédentes faites dans cette direction. La "théorie
du sens" n'a pas été créée par elle.
C'est dans le cadre de l'ESIT (Ecole Supérieure d'Interprètes
et de Traducteurs de Paris) où elle a trouvé son point
de départ, grâce aux analyses faites autour de
l'interprétation simultanée et consécutive par
D. Seleskovitch et M. Lederer notamment. Tout de même, si elle
veut être novatrice, cette théorie du sens doit se
mettre en contraste avec tout le reste de tendances existantes
préalablement en traductologie.
Amparo
Hurtado réalise tout un parcours dans l'histoire des théories
de la traduction, très intéressant et enrichissant.
On
y trouve tout d'abord le témoignage d'Etienne DOLET, qui
publia en 1540 un traité intitulé La
Manière de bien traduire d'une langue en aultre.
Là, il signale cinq règles que doit observer le bon
traducteur: "que le traducteur entende parfaitement le sens et
la matière de l'autheur qu'il traduit", "que le
traducteur ait parfaite cognoissance de la langue de l'autheur",
"qu'en traduisant il ne le fault pas asservir jusques à
là, que l'on rende mot pour mot", "...il te fault
garder d'ussurper mots très approchants du Latin", et
enfin "l'observation des nombres oratoires". Ces propos
rejoignent le chemin suivi par la théorie du sens de l'ESIT;
c'est-à-dire fidélité au sens et à la
langue d'arrivée.
Beaucoup
plus tard, George MOUNIN trace un panorama de la condamnation du mot
à mot dans son ouvrage Les
Belles infidèles.
Il signale que le XVIIe siècle était le temps des
belles infidèles: des traductions des textes classiques et
d'autres où l'on remplaçait tout ce qui n'était
pas en accord avec le goût de l'époque. Les moeurs, les
idées, le style des Anciens avaient disparu au profit de la
nouvelle façon de voir la vie, afin de toucher le public.
D'après
lui, ce culte de la traduction dite "élégante"
a survécu jusqu'à la fin du XIXe siècle. Au
début du XIXe siècle la réaction contre les
belles infidèles prend l'aspect d'un retour au mot à
mot. Mounin cite Grégoire DE COLLOMBET -auteur des Lettres
de Saint Jérôme-
qui taxe de belles infidèles les textes qui ne suivent pas une
"exactitude littérale":
"Il
y a deux manières de traduire. La plus facile, celle qui
produit le plus souvent le plus d'effet à la lecture, c'est
de bien se pénétrer du contexte pour le rendre en
français conservant, autant que possible, la couleur du style
de l'auteur qu'on reproduit, mais sans s'astreindre toutefois à
une exactitude littérale, et surtout sans se croire obligé
de suivre pas à pas le mouvement de sa phrase. Nous devons à
cette méthode toutes ces traductions connues sous le nom de
belles infidèles."
Il
présente une autre sorte de littéralité,
inaugurée par LECONTE DE LISLE, qu'il appelle
"traduction-reconstitution historique". Le but de cette
littérature est de bien ressentir la différence
culturelle des Anciens, les Grecs en l'occurrence. Mounin ajoute que
cela est normal chez une jeune bourgeoisie désireuse de
retourner à ce prétendu "âge d'or" de
la Grèce classique.
Cependant,
quoiqu'il ne propose aucune méthode idéale de
traduction, G. Mounin ne cesse de théoriser. Il voit deux
façons différentes de traduire, deux catégories
dont les noms ont été repris dans tous les traités
de traductologie et dont les concepts ont fait couler beaucoup
d'encre.*
Ce sont les concepts des "verres transparents" et des
"verres colorés".
La
technique des verres transparents consiste à traduire de telle
façon que le texte d'arrivée ait l'air d'avoir été
pensé et puis rédigé en langue d'arrivée.
La
technique des verres colorés privilégie la traduction
mot à mot afin que le texte résultant soit imbu des
traits linguistiques appartenant à la langue de départ
et à l'époque de sa rédaction.
Les
considérations autour de la traductionde José ORTEGA Y
GASSET y sont aussi analysées. Il définit la traduction
comme une "opération utopique", d'autant plus que
l'opération de parler l'est aussi: la langue ne nous permet
pas de dire tout ce que nous pensons.
La
traduction est un genre à part, d'après Ortega, avec
ses normes et ses butes propres à elle. Elle n'est pas un
ouvrage en en tant que tel, mais "un chemin vers l'ouvrage".
Il cite dans son article "Miseria y esplendor de la traducción"1
les réflexions du théologien allemand SCHELEIERMACHER
(dont la justesse seara louée plus tard par Antoine Berman),
dans lequel il signale que la traduction peut suivre deux directions
différentes: soit on conduit le lecteur à la langue de
l'auteur, soit on conduit l'auteur à la langue du lecteur. Il
prend partie en faveur de la première possibilité:
"Sólo cuando arrancamos al lector de sus hábitos
linguísticos y lo obligamos a moverse dentro de los del lector
hay propiamente traducción."(Hurtado 1990, p.20)
C'est-à-dire privilégier le respect à la langue
de départ.
Walter
BENJAMIN préférera lui aussi privilégier la
langue de départ au dépens de la langue d'arrivée
(dans sa préface à la traduction allemande des Tableaux
parisiens
de Baudelaire, 1971). Il vient à dire que toute traduction
doit exprimer la grande nostalgie d'un complément apporté
à son langage: la vraie traduction est transparente, elle ne
doit pas cacher l'original (notons qu'il utilise la notion de
'transparence' dans un sens opposé à celui de Mounin).
Il rejoint aussi la vague des traductions archaïsantes et
orientalisantes des romantiques allemands qui prirent leur plus grand
essor avec Hölderlin.
Plus
tard, le regard critique d'Amparo Hurtado se porte sur l'un des
ouvrages les plus importants de la traductologie française
moderne. Il s'agit de la Stylistique
comparée du français et de l'anglais. Méthode de
traduction.
Hurtado trouve cet ouvrage très intéressant en ce qui
concerne la terminologie, mais décevant parce que VINAY et
DALBERNET (les auteurs) n'analysent pas en profondeur la "démarche
cognitive qui rend possible le processus de traduction", et en
outre, "ils donnent le résultat de la traduction comme un
a priori".2.
Ils
comparent le français et l'anglais sur trois plans: le plan du
lexique, le plan de l'agencement (grammaire: morphologie et syntaxe)
et du message (composition: phrases, paragraphes, textes). A partir
de ce classement ils définissent les procédés de
traduction: l'emprunt, le calque, la transposition, la modulation,
l'équivalence et l'adaptation. Les trois premières font
partie de la traduction littérale: mot à mot
aboutissant à un énoncé correct; les autres
regrouppent ce qu'ils appellent la traduction oblique: employer des
moyens différents de ceux de la langue de départ.
La
linguistique transformationnelle a elle aussi abordé les
problèmes de la traduction avec l'ouvrage de Gerardo VáZQUEZ
AYORA Introducción
a la traductología
(1977). Là, il prône la traduction de l'idée, du
sens, plus importante que la traduction du mot:
"La
superficie conceptual de un signo difiere de una a otra lengua. Allí
se inicia la dicotomía sassuriana de 'palabra' e 'idea'. El
corolario de esta dicotomía es que se debe traducir la idea,
la situación, no la palabra."3
Jusque
là, aucun des théoriciens n'avait considéré
la traduction comme une activité à caractère
discursif, puisqu'on traduit toujours des textes. Hurtado amène
peu à peu les analyses vers son terrain, à travers
quelques auteurs suivant une démarche textuelle et non pas
purement linguistique.
Maurice
PERGNIER, dans son ouvrage Les
Fondements sociolinguistiques de la traduction
(1978), dit:
"L'appréciation
de fidélité ou d'infidélité d'une
traduction n'est pas présidée par les différences
des signifiés des mots, ni dans une étude comparative
des deux langues en présence, mais au
carrefour des références situationnelles
." (c'est moi qui souligne)
Ce
disant, Pergnier est l'un des premiers à avoir considéré
la traduction comme un problème qui se pose à chaque
discours à traduire. D'autant plus qu'à chaque discours
changent les composants de tout acte de communication. Il prend donc
partie en faveur de l'attachement au destinataire de la traduction.
J.C.MARGOT,
dans Traduire
sans trahir
(1979) part de son expérience comme conseiller de traduction
de la Bible à l'Alliance Biblique Universelle. Pour lui, la
traduction est fidèle si le lecteur de celle-ci réagit
de la même façon que le lecteur du texte original. Le
but de la traduction est de "reproduire l'agencement du message
original par un agencement équivalent
et non identique
" (p.47, c'est moi qui souligne). Il propose à cet égard
une équivalence dynamique par opposition à
l'équivalence formelle qui serait à son avis infidèle.
Dans
Lo
Erróneo y lo acertado en la teoría de la traducción
(1977), Eugène COSERIU signale que la traduction ne concerne
pas le plan de la langue mais le plan des textes, et ceux-ci ne sont
pas faits seulement de paramètres linguistiques: des
paramètres extralinguistiques interviennent aussi. Il s'agit à
nouveau du "carrefour des références
situationnelles" de Pergnier.
Ainsi,
les composants de tout texte sont: le signifié (contenu donné
par la langue), la désignation (référence aux
faits extralinguistiques) et le SENS: contenu particulier d'un texte
ou d'une unité textuelle où ce contenu ne coïncide
pas forcément avec le signifié ou la désignation.
L'un
des premiers à avoir proposé des "théorèmes"
pour la traduction est Jean René LADMIRAL dans son ouvrage
Traduire:
théorèmes pour la traduction.
Ces principes traductologiques fourniraient, d'après lui, les
outils indispensables pour aborder la traduction de façon
inductive. Pour lui, la traduction est "une opération de
métacommunication assurant l'identité de la parole à
travers la différence des langues."(p.223) Il signale
léexistence de deux phases en toute traduction: celle de la
lecture-interprétation
,
et celle de la réécriture,
ajoutant qu'il y a un mécanisme de feed-back herméneutique
où le traducteur revient sur le texte de départ pour
vérifier que son texte d'arrivée correspond à
l'original.4
George
STEINER, dans Après
Babel
(1978), prône lui aussi le mécanisme herméneutique.
Dans toute traduction, un message dans une langue-source se retrouve
dans une langue-cible après avoir subi une transformation
. Il existe au départ un parcours
herméneutique::
"élan de confiance" (cmpréhension), une
"incursion" dans le texte, une "incorporation" ou
"importation" dans la langue du traducteur, et finalement
une phase de "compensation" pour restaurer l'équilibre
avec l'original que ce processus de compréhension aurait pu
détreuire.
Henry
MESCHONNIC propose une "poétique de la traduction"
dans Pour
la poétique II
(1973). Tout en rejoignant les propos théoriques de Benjamin
et d'Ortega y Gasset, Meschonnic trouve essentiel le respect à
la langue et à la culture de départ. Il ne conçoit
pas la traduction comme le transfert du texte de départ dans
la littérature d'arrivée ni inversement, comme le
transfert du lecteur d'arrivée dans le texte de départ.
Il y a là un double mouvement qui repose selon lui sur le
dualisme du sens et de la forme. Il oppose à ce double
mouvement la notion de décentrement
: la traduction conçue comme un réénonciation
spécifique d'un sujet historique, moyennant un travail
d'interaction des deux poétiques, ce qui n'implique ni
importer ni exporter, mais un rapport prosodique entre les deux
textes.5
Malgré
ces intéressants propos, Hurtado se plaint du manque de
recherche sur les mécanismes qui interviennent dans ce
"décentrement". D'ailleurs, elle craint que cette
formule de fid'elité ne soit utile qu'en traduction poétique.
(Or, tout texte littéraire n'est-il pas poétique au
sens platonicien du terme?)
D'après
Hurtado, aucun auteur n'avait jusqu'à présent considéré
la traduction ni dans son caractère discursif (puisqu'on
traduit des textes) ni en tenant compte des mécanismes
intervenant dans le processus cognitif de tout acte de communication,
donc de la traduction.
C'est
au sein de l'étude de la traduction simultanée qu'elle
va bâtir son édifice théorique: la méthode
interprétative.
LA
MÉTHODE INTERPRÉTATIVE
De
toutes les modalités de traduction (écrite, orale d'un
texte écrit, interprétation simultanée et
consécutive, chuchotage, sous-titrage, doblage des films,
etc.), c'est la traduction simultanée qui met lemieux en
évidence l'essentiel du processus de traduction, car elle est
le cas le plus pur et le plus transparent de la traduction humaine.
En effet, tous les éléments qui composent la situation
de communication y sont présents: l'orateur, le destinataire,
la discussion en cours, le lieu, ... L'interprète est censé
transmettre le discours de l'orateur, simultanément au
déroulement de sa parole, à ceux qui ne comprennent pas
la langue dans laquelle celui-ci s'exprime.
D'après
les analyses de Seleskovitch et Lederer, la vitesse à laquelle
s'effectue l'interprétation rend impossible la reformulation
exacte du sens exprimé par le discours de l'orateur: la
capacité mnésique de l'homme n'est pas capable de
retenir au-delà de 7 ou 8 mots en les faisant intervenir dans
une chaîne logique immédiate. Deux actes interviennent
donc dans l'interprétation simultanée: l'acte de
compréhension et l'acte de réexpression du compris
dans une autre langue.
C'est
précisément l'analyse des mécanismes de
compréhension et d'expression qui se révèle
beaucoup plus fructueuse que la simple confrontation de langues pour
l’explication du phénomène de la traduction.
En
toute traduction, la compréhension d'un mot ou d'une phrase
fait appel immanquablement à une série d'éléments,
les compléments cognitifs. C'est-à-dire les conditions
qui doivent se présenter pour que le processus de
compréhension soit assuré (ainsi que la postérieure
réexpression). D'abord, il faut considérer lecontexte
situationnel
: le cadre où le discours est émis et qui englobe tous
les éléments de la situatuion de communication. Puis,
le contexte
verbal :
formé par les mots et les phrases dont l'ensemble fournira
leur univocité. Le contexte
cognitif
se compose des informations reçues dès que
l'appréhension du discours émis a commencé. Et
enfin, le contexte
général socio-historique ,
ensemble d'événements, codes, rapports sociaux, ...,
nécessaires pour pouvoir comprendre un énoncé.
Ainsi,
les éléments linguistiques et extralinguistiques
entrent en jeu permettant une bonne compréhension.
Dans
l'interprétation simultanée, tous ces éléments
sont présents quand elle est réussie. L'interprète
doit être conscient de la situation de communication où
il est immergé. Il doit bien connaître la langue de
départ pour donner leur univocité aux unités de
traduction qu'il écoute. Il est censé pouvoir suivre la
démarche de l'argumentation de l'orateur, encadré qu'il
est dans ce contexte cognitif auquel j'ai fait référence.
Il doit connaître aussi le cadre socio-historique et culturel
dont il est question dans l'acte de communication, car le traducteur
devient lui-même communicateur.
Une
fois assurée l'existence de ces éléments
cognitifs qui permettront au traducteur de bien comprendre le
discours de l'orateur, il met en fonctionnement d'autres mécanismes.
Quand il écoute le message de la personne qui parle,
l'interprète ne commence pas à traduire dès le
premier mot. Il attend que l'émission d'un corpus pourvu
d'information soit effectuée. Cependant, étant donné
la vitesse de l'acte de communication (environ 150 mots par minute),
il n'a pas le temps de reformuler le message qu'il a compris dans la
langue d'arrivée avec les mêmes moyens que l'orateur.
D'ailleurs, la capacité de retention de l'homme ne dépassant
pas les 7 ou 8 mots, le traducteur doit faire passer le message de
l’orateur avec ses propres mots, tout en respectant la qualité
et la quantité de l'information que celui-ci veut communiquer.
Par
conséquent, pour ce faire, le traducteur doit accomplir un
travail de DÉVERBALISATION
.
Et c'est là le produit non-verbal de l'acte de compréhension:
c'est le SENS
, que le traducteur, l'interprète en l'occcurrence, doit faire
valoir s'il veut assurer la transmission du discours de l'orateur.
Ainsi,
nous avons trois moments en tout acte d'interprétation:
COMPRÉHENSION du vouloir dire de l'orateur; DÉVERBALISATION,
sorte de filtre assurant une reformulation intérieure du SENS
saisi par l'interprète; et la RÉEXPRESSION des propos
de l'orateur cannalisés cette fois-ci sous un autre système
linguistique.
Cette
réexpression dépend en grande partie des capacités
de l'interprète à communiquer un sens quelconque dans
sa propre langue. Ce sont les mécanismes de compréhension
et de déverbalisation qui deviennent les plus importants pour
saisir ce produit non-verbal qu'est le sens.
Dans
tout processus de compréhension, le récepteur du
message n'est pas un élément passif, mais un sujet avec
ses compétences linguistiques, psycologiques, culturelles et
idéologiques. Il "interprète" les énoncés
linguistiques qui servent à la communicatio, en fonction de
contenus cognitifs pré-existants. C'est un travail d'EXEGESE.
Par conséquent, comprendre un message codé va au-delà
du linguistique.
En
outre, en tout acte de communication, il existe ce que les
théoriciens du sens appellent l'EFFET DE SYNECDOQUE. Cette
figure de rhétorique proche de la métonymie par
laquelle on nomme une partie pour désigner le tout y est
présent. Un locuteur fera varier son discours en fonction des
compétences linguistiques et extralinguistiques de son
récepteur. Il organise son énoncé par rapport
aux connaissances partagées avec son interlocuteur. Un médecin
ne "vulgarise"-t-il pas son jargon quand il s'adresse à
un patient n'ayant aucune connaissance médicale?
Pour
récapituler, en interprétation simultanée,
l'exégèse et l'effet de synecdoque interviennent afin
que l'interprète puisse non seulement comprendre et
"interpréter" le message de l'orateur, mais le faire
passer dans une autre langue avec les moyens que celle-ci lui
fournit. Ces moyens étant différents, ce sera à
travers le SENS qu'il assurera la transmission.
Le
SENS est, par conséquent, une totalité où il
existe "une interdépendance de tous ces éléments,
linguistiques et non-linguistiques ...: la formulation linguistique,
les compléments cognitifs, la mémoire, le savoir
partagé ..."(Hurtado 1990, p.61). Pour expliquer ce
concept du sens, Hurtado fait appel aux considérations de
quelques auteurs, dont Bernard POTTIER et D. SELESKOVITCH. Pottier
dit (1974,p.21) qu'il existe une phase de conceptualisation qui fait
naître "une structure d'entendement, très profonde,
lieu de la connaissance, par nature déliée des langues
naturelles." Cette structure d'entendement, produit de la
conceptualisation, serait la partie commune aux deux messages dans la
traduction.
Seleskovitch,
pour sa part, ajoute que le sens est la manifestation des traces
mnésiques dans la mémoire cognitive; il s'agit d'un
"état de conscience passager". "Le sens,
dit-il, est le produit de l'élaboration cognitive constamment
renouvelée que chaque énonciation déclenche chez
les interlocuteurs" (1984,p.256).
"Le
sens a donc un caractère dynamique, il se construit en
permanence dans le discours après la compréhension qui
est la première phase de la traduction", dit Hurtado
(1990,p.62).
L'interprétation
simultanée étant la situation de traduction où
les mécanismes de celle-ci se mettent le plus en évidence,
elle devient chez Hurtado le point de départ pour l'étude
du fait de traduction.
La
traduction littéraire ou d'un texte quelconque s'effectue sous
d'autres conditions bien différentes. Le traducteur dispose de
tout son temps pour interpréter le texte-source. Il peut avoir
recours aux dictionnaires, par exemple, pour mieux s'impregner du
vouloir dire de l'auteur. Bref, il peut analyser à son aise le
teste à traduire, de la même façon qu'il peut
prendre son temps pour reformuler les propos de l'auteur. Conditions
qui ne se produisent pas en simultanée à cause du
caractère immédiat de la situation de communication.
Cependant,
toute situation de traduction partage un but ultime: le transfert du
sens. Deux langues, si proches soient-elles l'une de l'autre, ne
s'expriment pas avec les mêmes moyens: le sens demeure
C'est
pourquoi l'interprétation simultanée, si éloignée
qu'elle puisse paraître de la traduction écrite, s'érige
en paradygme incontestable de la Traduction.
LE
SENS EN TRADUCTION: EQUIVALENCES DYNAMIQUE ET CONTEXTUELLE.
Etant
donné que le sens possède un caractère
dynamique, il faut trouver à chaque fois comment l'exprimer
dans une autre langue, soit créer des équivalences.
Concernant
le processus mis en place pour trouver ces équivalences de
sens, J.DELISLE écrit dans L'Analyse
du discours comme méthode de traduction
(1980):
"Pour
arriver à découvrir le sens d'un énoncé
en situation de communication et à le réexprimer dans
une autre langue, le traducteur procède par RAISONNEMENT
ANALOGIQUE. Ce travail de prospection des ressources expressives de
la langue d'arrivée consiste à procéder à
des associations successives d'idées et à des
déductions logiques (INFERENCES). (C'est moi qui souligne)
(p.78).
"Pour
l'analyse de la fidélité, dit Hurtado, il est important
que la recherche d'équivalences ne consiste pas en une
réactivation d'équivalences mémorisées
préalablement, mais en un processus analogique et déductif
constamment renouvelé. On ne peut conserver toutes les listes
de traduction puisqu'établir la liste complète des
équivalences entre dsux langues reviendrait à établir
la liste totale de possibilités du langage qui sont infinies"
(1990,p.110)
Pour
résumer, elle en vient à dire que tous les mots ne sont
pas transcodables, c'est-à-dire traduisibles littéralement.
Il y en a qui le sont, certes oui, mais il y en a d'autres qui
doivent être traduits par rapport à ce "carrefour
des références situationnelles" dont parlait
Pergnier.
Mais,
quelle est la frontière entre cette possibilité de
transcodage et cette équivalence dynamique parce que
contextuelle?
L'équivalence
de traduction: transcodage et équivalence contextuelle.
Il
y a une série de termes qui sont transcodables. Il s'agit de:
-
les noms propres
-
les mots et les expressions qui servent à désigner une
chose ou un concept précis: "sulfite de sodium"-"sulfito
sódico"; "congé de maladie"-"baja
por enfermedad"
-
les expressions figées: "un tiens vaut mieux que deux tu
l'auras"-"más vale pájaro en mano que ciento
volando"
-
les formules très codifiées: "interdiction de
fumer"-"prohibido fumar".
L'équivalence
contextuelle est toute une autre chose. Bien qu'en dehors de tout
contexte le mot, la phrase, bref l'unité de traduction,
trouvent une traduction plus ou moins équivalente, il faudra
avoir recours au contexte pour l'"actualiser", pour la
mettre en accord avec le sens général du texte.
Pour
en donner un exemple, Hurtado transpose, dans son article "Un
nuevo enfoque de la traducción en la didáctica de
lenguas" (1994), ses expériences comme professeur de
traduction. Ses étudiants, confrontés à un
article paru dans un journal français, devaient le traduire en
suivant une démarche spéciale: d'abord ils traduisaient
tous les termes mot à mot sans connaître le texte en son
intégralité; ensuite, ayant le texte source sous leurs
yeux, ils le transféraient en espagnol avec les moyens que
leur fournit leur connaissance de cette langue. Enfin, il s'agissait
de mettre en contraste les résultats obtenus lors de la
première traduction avec ceux de la deuxième: le but
était de leur montrer que la littéralité n’est
satisfaisante que dans certains cas (Hurtado 1994,p.81).
Equivalencias
fuera Equivalencias
contextuales
de
contexto
représailles
contre des platanes: Los habitantes de un
pueblo
represalias
contra unos
francés toman represalias
plátanos.
contra
unos árboles.
Ponson-Dessus:
Ponson-Dessus
Ponson-Dessus.
dans:
en,
dentro
situado en
les
Pyrénées-Atlantiques:
el departamento de los Pirineos
los
pirineos Atlánticos
Atlánticos.
au
cours des trois derniers en los
últimos tres meses
mois:
en
el transcurso de los
tres
últimos meses
trois
accidents dont deux tres
accidentes, dos de
mortels:
tres
accidentes, dos de
carácter mortal
los
cuales mortales
aucune
excuse: ninguna no valieron
excusas
excusa,
sin excusa
armés
de tronçonneuses:
sierras en ristre
armados,
provistos de
tronzadores
dans
leur hargne vengeresse: en su sed de
venganza
con
ánimo vengativo, en su
ansia
(sed, afán) de venganza
ils
ont fait tomber: han
provocado
cortaron
(provocaron),
la caída, han tirado
leurs collègues: sus
colegas
árboles más
comme
eux: como
ellos, al igual
al igual qu sus congéneres
que
ellos
étaient
coupables: eran
culpables
acusados
border
de trop près: bordear
de
estar demasiado cerca
muy
cerca, acercarse demasiado
un
chemin départemental:
el camino
un
camino provincial.
En
somme, ce qui reste invariable dans toute traduction, quels que
soient les moyens dont le traducteur se soit servi, c'est le sens. Et
c'est le sens qu'il faut traduire et rien d'autre lorsque la
littéralité s'avère infidèle à la
langue d'arrivée et/ou au destinataire.
EVALUATION
D'UNE TRADUCTION
J'ai
dèjà cité à maintes reprises le triple
rapport de fidélité au sens: au vouloir dire de
l'auteur, à la langue d'arrivée et au destinataire de
la traduction. Le sens est l'élément invariable qui
doit persister dans le transfert d'un code à un autre qu'est
la traduction.; Or, sous quels paramètres définir
l'essence du sens?
Hurtado
en propose quelques-uns qui serviraient à évaluer la
fidélité au sens dans une traduction. A proprement
parler, il s'agit plutôt de quelques axiomes que le traducteur
doit observer s'il veut rester fidèle au sens. A savoir les
rapports entre: la signification, la signification actualisée
et le sens; l'information et le sens; l'effet et le sens; l'intention
et le sens; le style et le sens; la connotation et le sens; et
l'implicite et le sens.
Je
vais essayer de définir toutes ces questions en en donnant des
exemples tirés des deux ouvrages qui ont été
l'objet de mon étude: Zazie
dans le métro,
de Raymond Queneau, et sa traduction vers l'espagnol de Fernando
Sínchez Dragó, Zazie
en el metro.
Ce faisant, j'envisage d'évaluer les réussites et les
échecs que j'ai pu repérer dans la version espagnole,
toujours à la lumière des théories de Hurtado.
1)
La
signification, la signification actualisée et le sens.
La
signification est le concept, ou les concepts, qui s'attachent au
signifiant. Le sens, tel qu'il a été décrit,
concerne l'acte de parole et il met en jeu la signification
actualisée par le contexte. Mettons un exemple pour mieux
définir cet élément.
Si
on cherche dans un dictionnaire la signification du verbe 'filer', on
trouve plusieurs acceptions: transformer en fil (une matière
textile); dérouler de façon égale et continue
(marine); marcher derrière quelqu'un (comme à la file;
donner (populaire). En espagnol on a à peu près autant
d'acceptions recouvrant la signification du verbe considéré:
"hilar", "largar", "soltar", "pasar"
(pop.), ...
Ainsi,
dans la phrase "ils filent la laine" (prononcée dans
un atelier textile), et en raison de la perception simultanée
de ces mots par le récepteur, les autres significations du mot
disparaissent pour ne laisser que la signification actualisée
exigée par le contexte (transformer en fil).
Les
mots ont hors contexte un caractère ouvert comme on l'a vu.
Dans un texte ou un discours, une signification s'actualise et est
interprétée par l'individu pour construire le sens.
J'ai
consigné quelques passages dans la traduction de Fernando
Sánchez Dragó (désormais FSD) qui servent
d’exemples pour ce problème.
Le
cas le plus flagrant est celui des CALQUES: des mots ou des phrases
(soit des unités de traduction, UT) existant dans le texte de
Raymond Queneau (désormais RQ) qui ne permettent pas une
traduction littérale, puisque cela signifie un manque de
respect aux moyens d'expression de la langue espagnole.
RQ24/FSD29*
: Zazie parle de ses désirs de devenir institutrice; aussi
pourra-t-elle faire subir à ses élèves autant
d'humiliations qu'elle a subies:
Je
leur ferai manger l'EPONGE DU TABLEAU NOIR
,
là
où FSD dit LA
ESPONJA DE LA PIZARRA.
Cela
serait une bonne traduction si le traducteur voulait apprendre au
lecteur qu'en France on efface avec une ESPONJA
et non point avec un BORRADOR.6
Etant donné le travail de transfert que FSD fait de la culture
source vers la culture cible pour que le lecteur en bénéficie,
je trouve cette solution peu heureuse.
Il
voit certes la signification du mot 'éponge' mais ne
l'actualise pas en accord avec le contexte socio-culturel espagnol.
Il
ne reste donc pas fidèle à la langue d'arrivée
(LA) ni au destinataire de la traduction.
RQ21/FSD27:
Discussion entre Turandot, le patron de "La Cave", et
Charles, le chauffeur de taxi. Ils parlent de Zazie et de sa façon
si particulière de s'exprimer, ajoutant toujours un savoureux
"mon cul".
-
Et
elle joint le geste à la parole? demanda Turandot.
-
Pas encore, répondit gravement Charles, mais çA VIENDRA
.
FSD
propose YA
LLEGARá .
Il s'agit évidemment d'un calque: un Espagnol ne dirait jamais
cela, mais un TODO
LLEGARá,
ou un YA
LO HARá .
La solution qu'il apporte renvoie directement à la
signification de la phrase française originale, mais FSD
n'actualise pas par rapport au contexte hispanophone.
RQ15/FSD19:
Dans le taxi, Gabriel et Charles cherchent à savoir ce que
c'est que ce grand immeuble qu'ils veulent montrer à Zazie:
-
J'AI TROVÉ, hurle celui-ci. Le truc qu'on vient de voir,
c'était pas le Panthéon, c'était la Gare de
Lyon.
FSD
traduit directement LO
ENCONTRÉ
, au lieu de'un YA
LO SÉ
,YA
LO TENGO ,
qu'aurait proposé un traducteur plus soucieux d'être
fidèle a à la LA. Il n' pas actualisé encore une
fois la signification de cette phrase.
RQ103/FSD117:
Laissons de côté les calques. Cette fois-ci je considère
que FSD a réussi dans sa solution. Gabriel loue le caractère
persévérante de sa nièce, et il en dit:
-
Une vraie PETITE MULE,
transféré
par FSD comme
-
TESTARUDA COMO UN BORRIQUITO.
Proposer
un una
verdadera mulita
ne rendrait pas le sens de l'expression française. Les mules
sont têtues et persévérantes aussi en Espagne,
mais pas les mulitas.
Les petits ânes l'étant eux aussi, je trouve la tournure
réussie: il reste fidèle aux trois axiomes de la
fidélité au sens, tout en actualisant la signification
de l'expression du texte source.
RQ176/FSD199:
C'est Turandot qui parle. Loin de vouloir compliquer les choses, il
observe qu'il ne
FAUT
PAS CHERCHER MIDI À QUATORZE HEURES
FSD
fait le transfert du proverbe français avec le très
espagnol NO
HAY QUE BUSCARLE TRES PIES AL GATO.
Le vouloir dire de l'auteur est conservé, la fidélité
à la LA et au destinataire de la traduction (qui comprend ce
proverbe) est respectée. La signification du proverbe français
est actualisée grâce à l'emploi du proverbe
espagnol.
2)
L'information
et le sens.
Selon
la définition de C.E.SHANON (1976), l'information est "ce
qui reste invariable à travers toutes les opérations
réversibles de transcodage ou de traduction."7
L'information et le sens sont deux choses différentes. On peut
très bien conserver le sens d'une expression bien qu'on
l'interprète, bien qu'on la "surtraduise".
L'information que reçoivent le lecteur du texte original et le
lecteur de la traduction peut varier de l'un à l'autre si le
traducteur l'interprète en l'expliquant.
Voyons
quelques exemples chez FSD de trahison au niveau de l'information
émis par RQ.
RQ9/FSD13:
FSD dit
contestó
Gabriel DE BOTE PRONTO,
là
où RQ dit
qui
avait de la VITESSE DANS LA REPARTIE.
FSD
détourne l'information qu'offre RQ: non seulement il
l'interprète comme il veut (certes, avec un idiotisme lui
aussi), mais il se passe de d'finir le personnage de Gabriel comme RQ
le fait. Chez FSD, gabriel n'est plus quelqu'un qui a une grande
capacité de réaction pour répondre: il ne répond
rapidement qu'en cette occasion-là.
Le
vouloir dire de l'auteur a été trahi.
RQ11/FSD15:
Gabriel observe les hommes d'affaires à la Gare d'Austerlitz.
Ils ont tous un PORTE
DOCUMENTS.
Chez FSD, c'est UN
SANSONITE.
L'effet
de synecdoque est présent dans cette solution. Or FSD précise
trop dans sa traduction. Lui, il renseigne plus que RQ ne le fait.
Donc, trahison au vouloir dire de l'auteur.
RQ11/FSD15:
Jeanne Lalochère, mère de Zazie, laisse sa fille avec
Gabriel. Elle craint que Zazie ne se fasse violer par toute la
famille. Celle-ci la rassure, mais Jeanne répond:
-
En tout cas, je ne veux pas que çA RECOMMENCE.
FSD
fait dire à sa
Jeanne:
No
quiero que VUELVAS A LAS ANDADAS.
Est-ce
la faute à Zazie si elle est convoitée par tous les
satyres du Paris dépeint par Queneau? Pas à mon avis.
Or, dans l'expression utilisée par FSD, c'est bien Zazie qui
favorise les agressions sexuelles dont elle est la victime.
Encore
une fois, le vouloir dire de l'auteur a été interprété,
donc pas respecté.
RQ17/FSD22:
Zazie reproche à Charles son tempérament hésitant.
Elle lui dit:
-
T'es qu'un VIEUX CON
,
ce
qu'a été traduit par FSD comme
-
Eres un MATUSA.
Avec
cet apocope de "Matusalén" (l'homme qui atteignit la
plus grande longévité
de l'histoire sainte), FSD ne rend pas l'idée suggérée
par RQ. Un vieux
con
, c'est un 'imbécile' qui l'est à cause de son âge
parce que désabusé ou las.; et non pas un 'vieux
gâteux', sens qu'on peut saisir d'après matusa.
RQ20/FSD25:
(Charles)
s'avança
jusqu'au ZINC EN BOIS DEPUIS L'OCCCUPATION.
De
ce jeu de mots entre zinc
, 'comptoir de bar', et le bois
, FSD n'ose dire que MOSTRADOR.
Oui, il essaye de le reprendre avec une note en pied de page.
L'information arrive chez le lecteur, en effet, mais avec un moyen
purement linguistique, l'explication philologique. Il n'a pas voulu
transférer le caractère métonymique du terme
français avec un syntagme nominal (barra
de madera , que fue de zinc hasta la ocupación,
par exemple). D'ailleurs, la Seconde Guerre, omniprésente dans
l'oeuvre de Queneau, n'est pas rappelée dans la solution de
FSD: ce sont précisément les pénuries de la
guerre, où tout métal fut réquisionné,
qui ont changé la nature du bar de Turandot.
L'information
n'étant pas respectée, il n'y a pas de fidélité
au sens.
RQ21/FSD26:
Charles boit son verre au bar. Il regarde dehors et, pour ce faire,
il doit lever la tête. Il ne peut voir que les chaussures des
passants, des bas des pantalons et, s'il a de la chance,
un
chien complet, un BASSET.
FSD
néglige complètement cette race canine et dit:
A
CONDICIóN QUE FUERA UN TRANVíA.
Moi,
personnellement, je ne comprends pas. Le lecteur espagol doit avoir
du mal à apparenter le mot tranvía
avec un chien. Tandis que s'il s'agit d'un basset,
il comprend le sens. FSD interprète et surtraduit. Il néglige
l'information donnée par RQ et en trahit le sens.
RQ24/FSD29:
Zazie parle des humiliations qu'elle ferait subir à ses élèves
si elle était institutrice. Elle dit:
Je
leur enfoncerai le compas dans le DERRIERE
En
disant EN
EL OJETE,
FSD va plus loin que le texte-source, modifie l'information (en
déplaçant le champ des opérations) et trahit le
sens, le vouloir dire de l'auteur: Zazie apparaît plus cruelle
qu'elle ne l'est peut-être.
RQ32/FSD38:
Les occupants de l'hôtel Turandot dorment. Zazie se promène
dans le noir. C'est la
maison de la belle au bois dormant .
Elle se rassoit pour se raconter LE
CONTE EN QUESTION
. On connaît tous ce conte-là, mais FSD croit nécessaire
d'ajouter: EL
CUENTO DE PERRAULT.
L'information est accrue en raison d'arguments pédagogiques?
Le lecteur espagnol, en tant que simple lecteur, n'a pas besoin de
connaître l'auteur du "conte en question".
RQ76/FSD86:
Mado Ptits-Pieds raconte à Gridoux où en est son
affaire amoureuse avec Charles. Elle dit que parfois ils se
rencontrent dans l'escalier et, sur les marches,
ON
TIRE UN COUP
FSD
enlève ce caractère frivole du récit et fait
dire à sa Mado:
Y
CHARLAMOS UN RATO.
Soit
FSD connaît mal la langue française, soit il censure ce
passage de peur de choquer quelqu'un. Cette dernière
possibilité ne me paraît pas vraisemblable puisqu'il
s'amuse parfois à accroître la charge érotique du
récit, comme on verra plus tard.
Le
vouloir dire de l'auteur est donc faussé, FSD adapte à
son gré le passage, et l'information que reçoit le
destinataire est différente de celle que transmet le
texte-source.
RQ76/FSD87:
Même situation. Mado Ptits-Pieds se demande ce que Charles
cherche dans une femme:
LE
BABA en or ou quoi?
FSD
propose: LA
PILILA de oro.
La 'pilila' en espagnol, c'est le sexe masculin, comme se plaisent à
dire les enfants.
Trahison
au vouloir dire de l'auteur.
RSD86/FSD97:
Zazie demande à Charles s'il est "hormosessuel".
Lui, il répond:
-
Est-ce que j'ai l'air d'une PÉDALE?
-
Non, pisque vzêtes CHAUFFEUR, dit Zazie.
FSD
transfère ce savoureux dialogue:
-
%Por qué? %Parezco una CARROZA?
-
No. Parece un CHóFER.
et
avec une note en pied de page, il éclaircit: "Anfibología
intraducible: pédale
significa, por una parte, 'pedal de bicicleta' y, por otra,
'pederasta, homosexual."
Un
CARROZA
, c'est un vieux parmi des jeunes, de nos jours. RQ n'essaie pas de
créer un jeu de mots, ce que FSD tente de faire. D'ailleurs ,
chez lui il n'ya plus de connexion entre cet "hormosessuel"
et son carroza.
Donc,
nouvelle trahison au niveau d'information.
RQ122/FSD138:
Gabriel dit à son collegue du travail que la mère de
Zazie ne lui a pas confié celle-ci
pour
qu'elle traîne ENTRE LES HALLES ET LE CHATEAU D'EAU.
FSD
oublie ces deux qurtiers de Paris (alors qu'il confère à
d'autres le statut de lieu commun) et dit en réinterprétant:
para
que vaya a callejear POR BARRIOS DE MALA NOTA.
La
culture française, il est vrai, est très penchée
vers le monde parisien. Les rues, les quartiers, les monuments, ce
sont des lieux de référence pour tout Français.
Etant donné que FSD n'évite pas de nommer certains
endroits pour rendre l'ambiance de la capitale de cette aventure
parisienne, ne dérobe-t-il pas un peu d'information à
laquelle le lecteur espagnol a droit?
Le
sens, pourtant, il demeure. Le lecteur français connaît
la réputation de ces deux quartiers du centre de Paris; mais
le lecteur espagnol n'en apprend rien.
RD147/FSD166:
Toute la troupe arrive au Mont-de piété, y compris le
perroquet Laverdure. Le gardien de la porte exclame que rien que de
voir l'oiseau il a des complexes. Gridoux, en conseiller médical
en l'occurrence, lui dit:
Faut
voir un PSITTACO-ANALYSTE.
Les
Psittacidés étant la famille qui englobe les perroquets
et d'autres oiseaux exotiques, on comprend bien le néologisme.
Or, FSD se borne à dire UN
PSICOANALISTA.
En limitant la portée du terme source il ne respecte ni
l'information ni le sens.
RQ176/FSD199:
Après la soirée magnifique au Mont-de-piété,
la troupe se retrouve dans un bar où elle déjeune. Le
vin coule avec générosité et à un moment
donné, Turandot se plaint qu'il n'en reste presque plus:
C'EST
LA VIEILLE QUI SiFFLE TOUT.
FSD
reprend cette expression en ces termes:
POR
CULPA DE LA VIEJA CHOCHA.
En
disant vieja
chocha,
FSD tente de maintenir le ton d'impolitesse qui règne dans la
trroupe. Mais lorsqu'il lit cela, le lecteur espagnol pourrait être
amené à croire que la veuve Mouaque a renversé
le muscadet sur le comptoir par mégarde. Chez FSD, la vieille
n' a pas bu de vin.
Nouvelle
interprétation de l'information.
3)
L'effet
et le sens.
L'effet
est, d'après Hurtado, "le résultat cognitif et
émotif que le processus de compréhension produit chez
le récepteur"(1990,p.76). Il ne faut pas le confondre
avec le sens dont la compréhension est la cause de cet effet.
Il
est certes difficile de mesurer l'effet produit chez le récepteur.
Chacun peut ressentir le sens d'une manière différente
en fonction de son idéologie, de ses expériences
vitales, de ses goûts esthétiques. Par conséquent,
il faut distinguer ce qui découle véritablement du
texte et ce qui fait partie d'une exégèse individuelle.
La
notion d'effet est importante dans la théorie de la traduction
et dans l'analyse de la fidélité car "le
traducteur doit toujours tenir compte de l'effet produit par le texte
original chez le récepteur dans la langue de départ,
pour produire avec sa traduction le même effet chez son
destinataire"(ibid.).
Analysons
donc quelques aspects de ce respect à l'effet dans l'ouvrage
qui nous concerne.
Raymond
Queneau s'est plu tout au long de l'ouvrage à transcrire le
dire des personnages tel qu'on l'entendrait si on était
présents dans l'histoire. Tous les écarts existants
entre langue écrite normée et langue parlée sont
mis en évidence, d'une telle manière que le lecteur a
l'impression d'avoir affaire à un ouvrage rédigé
dans une autre langue. Les discours émis soit par le narrateur
soit par les personnages sont rapportés d'une manière
reproduisant la chaîne parlée. Ainsi, on trouve:
-
réduction des pronoms personnels sujet: t'entends
pour
'tu entends'; y
va pour
'il va'; y
sont
pour 'ils sont'; izaiment
pour 'ils aiment'; ...
-
enchaînement de mots: cexé
pour
'ce que c'est'; ...
-
enchaînement des éléments d'une phrase:
doukipudonktan
pour
'd'où qu’il pue donc tant'; ...,
et,
en général, élimination des caractères
graphiques qui n'ont pas de correspondance sonore.
Comment
reproduire tous ces phénomènes, possibles en français
où l'écart écrit-parlé est si important,
dans une langue comme l'espagnole réputée être
écrite telle qu'on la prononce?
La
solution à ce problème n'est pas facile. Cependant, il
existe en espagnol aussi un certain écart entre la norme et le
parler. Un Espagnol, à moins qu'il veuille passer pour un
pédant ou pour un snob, ne prononce que rarement le D en fin
de mot. Ainsi, tous les participes passés en -ADO dégénèrent
en -AO; les impératifs présent 2e personne du pluriel
finissent en -D mais on a tendance à les terminer en -R par
analogie ave l'infinitif (£venir!
pour '£venid!'); l'élision des -E en position finale des
mots précedant un autre mot qui commence par une voyelle (kas
hecho hoy
pour 'qué has hecho hoy'). Et d'autres possibilités qui
relèveraient plutôt d'une tendance régionale que
d'une tendance générale: le caractère parisien
de Zazie
n'est pas transposable à l'esprit madrilène quoique ce
soient là les deux capitales du monde français et du
monde espagnol.
FSD
n'a pas du tout tenu compte de cette possibilité, et a préféré
faire parler à SES personnages d'une façon beaucoup
plus soignée. L'effet que le parler familier des personnages
de RQ produit chez le lecteur du texte source n'est pas le même
que celui que ressent le lecteur du texte cible.
D'autres
exemples:
RQ13/FSD17:
Le narrateur parle des affaires amoureuses de Charles. Celui-ci prend
des rendez-vous auprès de femmes dont il découvre
LA
VACHE EN PUISSANCE
.
FSD
a interprété à sa manière cet emploi du
substantif vache
en traduisant LA
MALA LECHE
. En fait, la vache produit du lait, mais cette acception du mot
renverrait plutôt au caractère 'imbécile' de
quelques femmes. Chez FSD, Charles a plus peur de la mauvaise humeur
des femmes que de leur bêtises.
En
plus de transformer l'information du texte original, FSD produit un
effet différent chez son récepteur.
RQ13/FSD18:
SNOB
MON CUL / SNOB LO SERá TU PADRE
RQ16/FSD20:
NAPOLÉON
MON CUL / NAPOLEóN ME LA SUDA
RQ21/FSD26:
MÉLANCOLIQUE MON CUL / MELANCóLICO LO SERá TU
PADRE.
Voilà
quelques exemples de l'expression favorite de Zazie. Le 'mon cul'
crée tout un réseau dans l'ouvrage que FSD s'est amusé
à détruire. Ses solutions ne sont pas malheureuses,
mais il brise cette continuité qu'aperçoit le lecteur
du texte source.
Infidélité
au sens parce que non-respect du vouloir dire de l'auteur. Effets
différents chez l'un et l'autre lecteur.
RQ22/FSD28:
Charles et Gabriel boivent du café le soir
BICOSE
ils
travaillent de nuit
FSD
dit tout simplement YA
QUE
pour introduire la subordonnée de cause. La signification
n'est pas transformée, mais l'effet n'est plus le même.
Le lecteur du texte cible ne ressent pas cette superposition de
termes anglais dans la langue de la rue.
RQ27/FSD32:
Turandot frappe à la porte:
PAN
PAN PAN
Dans
cet exemple n'existe pas de transcodage. FSD a opéré un
calque. L'onomatopée française ne produit pas d'effet
chez le lecteur espagnol.
RQ29/FSD35:
SINGERMINDÉPRÉ
est transcodé en espagnol avec un SENYEMENDEPRÉ
. FSD a voulu conserver coûte que coûte ce gallimatias de
Queneau, au dépens de le compréhension du lecteur. Si
ailleurs il ne voulait pas forcer le lecteur à s'enquérir
de la réputation d'autres quartiers parisiens, là il le
fait sombrer dans l'incertitude.
RQ34/FSD39:
Turandot, en entendant crier Zazie lorsque celle-si tente d'éviter
sa compagnie, lui il
fait
fi de ces PROFÉRATIONS
D'après
Le Petit Robert, proférer
est 'articuler à voix haute'. Bref des cris, et non pas ces
EFECTOS
RETóRICOS
que FSD a trouvé bon de signaler. Il interprète, orne
l'expression simple. En plus de trahir le style, il modifie l'effet
produit chez le lecteur de RQ.
RQ36/FSD42:
Toujours Turandot. Il quitte la scène de la rue craignant
entrer dans la FACTIDIVERSIALITÉ
,
c'est-à-dire la rubrique des faits divers des journaux. Est-ce
la CRóNICA
NEGRA qu'apporte
FSD? Non, à mon avis, mais une sorte de foliosucesión.
FSD
modifie le style de RQ et produit un effet tout autre chez son
lecteur.
RQ76/FSD86:
ON
TIRE UN COUP/ CHARLAMOS UN RATO.
Exemple
dèjà commenté au chapître sur
l'information (v.p.24). L'effet est différent chez chaque
lecteur.
RQ92/FSD104:
Lorsque Zazie entend Gabriel parlant l'anglais, elle s'émerveille
en apprenant que son oncle maîtrise
LES
LANGUES FORESTIERES.
Les
langues de la forêt. Néanmoins, ne peut-on pas approcher
cet adjectif d'invention de forain,aine
'qui
vient du dehors' (Le Petit Robert)?
FSD
a traduit EXTRANJERAS
là où il aurait pu dire forestales,
d'autant plus que le terme espagnol est plus capable de renvoyer à
foráneas
que le terme proposé par RQ.
En
apportant une solution à cette bizarrerie de RQ, FSD modifie
l'effet que l'écrivain français voulait éveiller
chez son récepteur.
RQ124/FSD142:
Trouscaillon et la veuve Mouaque sont dans un café et se
parlent déjà en amoureux. Ils échangent
DES
VOCABLES PROLIFIQUES EN COMPORTEMENTS SEXUÉS
.
Ce
qui aurait donné dans un mot à mot tout à fait
possible vocablos
prolíficos en comportamientos sexuados
, FSD le transforme en un PREMO,NITORIOS
DE ACTOS SEXUALES
.
Le
traducteur espagnol néglige tout ce que le tour de RQ pourrait
avoir d'évocateur. Il le simplifie en le vulgarisant. Donc,
l'effet perçu par les deux récepteurs est différent.
Trahison
au vouloir dire de l'auteur.
RQ148/FSD168:
La troupe est au Mont-de-piété. Ambiance de
travestissement. Les serveurs sont déguisés en femmes
écossaises, avec un kilt. Là où RQ dit
UN ECOSSAISE
, FSD dit UNA
ESCOCESA DE SEXO MASCULINO.
Le
sens demeure, mais l'effet que peut provoquer la solution en espagnol
se voit modifié. FSD n'aurait-il pas pu écrire un
escocesa
, respectant ainsi l'écart voulu par RQ?
RQ185/FSD210:
Razzia de la police aux Nyctalopes. La troupe s'enfuit par la cave du
bar, entre les casiers de bouteilles
DE
MUSCADINE ET DE GRENADET
.
RQ
opère un calembour tout simple entre muscadet et grenadine:
TINTORRINA
Y GRANADORRO
.
Le
muscadet, ce vin des Pays de la Loire, est complétement
négligé par FSD, qui l'appelle enjuto
vino blanco
. Quant à la grenadine, un lecteur avisé de RQ sait
qu'il s'agit du pastis. Enfin, si la troupe boit du vino
blanco ,
à quoi bon cette TINTORRINA
?
Le
lecteur espagnol se perd dans ces méandres.
Or,
il n'y a pas que des échecs dans Zazie
en el metro.
Les réussites du génie traducteur de FSD affleurent de
temps en temps.
RQ32/FSD38:
Les vécés
sont RIPOLINÉS,
adjectif issu d'une marque. FSD propose TITANLUXADO
, adjectif issu cette fois-ci d'une marque de vernis très
connue en Espagne.
RQ105/FSD119:
Le FLICMANE
de RQ devient POLISMáN
chez FSD.
RQ119/FSD135:
Gabriel fait un serment à Zazie pour lui assurer qu'il n'est
pas "hormosessuel":
-
JE TE JURE QUE NON. ET GABRIEL ÉTENDIT LE BRAS EN CrACHANT
PAR TERRE.
Cette
attitude serait incompréhensible pour un Espagnol si FSD
l'avait traduit mot à mot. Son milieu socio-culturel étant
différent, le lecteur du texte cible ne saisit pas
l'importance de "ce trait du folklore gaulois". FSD a
trouvé une solution bien heureuse:
-
TE JURO QUE NO, £POR ESTAS! AL MISMO TIEMPO CRUZó EL
PULGAR Y EL íNDICE, SE LOS LLEVó A LOS LABIOS Y
EXTENDIó LA MANO HACIA DELANTE.
Ainsi,
il est resté fidèle aux trois paramètres. Le
lecteur espagnol perçoit le même effet que le français
grâce au transcodage limité, grâce au recours à
cet "ancestral gesto folklórico".
RQ128/FSD145:
Trouscaillon est pour la veuve Mouaque un FLIGOLO,
c'est-à-dire un CHULICíA
. FSD a très bien respecté ce mot valise qui désigne
autant un 'gigolo', un 'chulo', qu'un 'flic', un 'policía'.
4)
L'intention
et le sens
Du
côté de l'émetteur du message il y a un "effet
voulu", l'intention: émouvoir, faire rire, faire pleurer,
irriter, convaincre, et tant d'autres. Le traducteur doit repérer
cet effet voulu et non pas l'effet qu'il ressent lui-même.
FSD
se passe très souvent de cette intention de l'auteur, comm on
l'a déjà vu. Il ne reproduit pas avec exactitude, soit
par mauvaise connaissance de la langue de l'auteur soit par hantise
de clarté et de débroussailler les textes de Queneau,
certains effets qe celui-ci a vraisemblablement recherché
produire. Par conséquent, il ne reste pas fidèle au
sens puisqu'il détourne le vouloir dire de l'auteur.
Il
agit de la sorte dans:
RQ44/FSD48:
Gridoux se dit qu'à chaque fois qu'il parle avec Gabriel, que
celui-ci lui rehausse son
INFÉRIORITÉ
DE COMPLEXE
.
FSD
ne respecte pas l'intention de l'auteur (choquer le lecteur)
lorsqu'il traduit: COMPLEJO
DE INFERIORIDAD
.
RQ47/FSD54:
Zazie et Trouscaillon "en satyre" sont aux Puces. En
quittant la terrasse d'un café, ils s'immergent dans la FOULE
. FSD croit bon d'illustrer ce terme avec une métaphore: LA
RIADA HUMANA .Il
alourdit le récit et se permet des libertés, en allant
plus loin que l'auteur lui-même.
Notons
cependant un autre exemple qui, loin d'être un échec,
respecte le triple rapport de fidélité au sens. Il
s'agit de la scène où Gabriel fait sa manucure:
Il
se mit à chantonner un refrain obscène, puis, les
prouesse sdes TROIS ORFEVRES ACHEVÉS, il sifflota quelques
sonneries de l'ancien temps, telles que L'EXTINCTION DES FEUX, LE
SALUT AU DRAPEAU, CAPORAL CONCONCON, etc.
(page 26)
Ce
passage est rapporté par FSD comme suit:
Se
puso a canturrear un estribillo obsceno y a continuación, una
vez coronadas las proezas de LOS HERMANOS PINZONES, silbó en
sordina varios motivos militares de los viejos tiempos, como QUINTO
LEVANTA, YA ESTá AQUí EL PáJARO, Y RETRETA
(page 31)
Là,
le vouloir dire de l'auteur est respecté parce que son
intention (révéler le caractère paillard et
virile de Gabriel) est transmise en son intégralité; la
langue d'arrivée ne subit pas de punition; et le destinataire
de la traduction est respecté lui aussi car il peut comprendre
le ton de ces chansons que fredonne Gabriel, parce qu'il connaît
el quinto
levanta et
les autres.
5)
Le
style et le sens
Traditionnellement,
on a considéré le style et le sens comme pile et face
de tout acte de communication: forme et fond, forme et contenu.
Mais,
qu'est-ce que le sens? MARTINET signale que "la variété
et la multiplicité des théories relatives au style
indiquent la grande complexité du problème"8(1962,p.362).
Le style, dit Pierre GUIRAUD, "est un écart qui se
définit quantitativement par rapport à une norme",
ou une "déviation du parler individuel", déclare
Charles BALLY; ou encore, une "déviation naturelle par
rapport à une norme", selon Léo SPITZER9.
La norme étant le langage normal (la prose scientifique
d'après COHEN), les constructions nucléaires ayant un
but d'information, le style est tout acte de langage se déviant
du simple acte de communication.
Ainsi,
cet écart n'affecte en rien le contenu dont il ne serait que
le support.
Hurtado,
pour sa part, affirme qu'"il se produit toujours une union
indissociable entre le contenu du dire et la façon de le dire.
Le récepteur la perçoit comme un tout, don la synthèse
est le sens; si le style change, le sens change lui aussi en raison
de cette union indissociable"(1990,p.80). Ce disant, elle
néglige les considérations de C.TABER et de E.NIDA par
rapport au style en traduction: pour eux, la traduction doit
"reproduire dans la langue réceptrice le message de la
langue source au moyen de l'équivalent le plus proche et le
plus naturel, d'abord en ce qui concerne le sens, ensuite en ce qui
concerne le style".10
La
forme d'un énoncé et l'information qu'il transmet sont
tous deux , à la lumière des théories de
Hurtado,nécessaires pour construire le sens. Cette forme, le
style, informe le récepteur de l'énoncé sur son
émetteur. D'ailleurs, le message dépend en grande
partie de la façon dont chaqun le transmet.
C'est
pourquoi le respect au style se révèle indispensable en
traduction: le vouloir dire de l'auteur est en jeu. Interpréter
une métaphore est nier l'importance du style, ennoblir ou
rendre vulgaire un passage est négliger ce style. Le
traducteur doit rester fidèle non seulement au vouloir dire de
l'auteur, mais à la façon dont il s'exprime. Autrement
il le trahit.
J'ai
répertorié quelques exemples où Sánchez
Dragó ne reste pas fidèle au style de l'auteur.
RQ14/FSD18:Gabriel
tente d'expliquer que le métro peut sortir de sous terre
pendant quelques centaines de mètres pour ensuite rentrer aux
profondeurs. Il ne parvient pas à la convaincre:
Gabriel
se sent impuissant (GESTE) ,
écrit
Queneau voulant recréer le style des anotations scéniques
en théâtre. FSD néglige ce tour et écrit:
Gabriel
HACE UN GESTO de impaciencia .
Plus
tard, FSD fera l'inverse. Gabriel parle des machines à laver
américaines et dit:
Tes
trucs américains je les ai là. ET IL SE FRAPPA LE
DERCHE .
FSD
reprend: Me
los paso por aquí (PALMADA EN EL TRASERO)
, comme s'il voulait se rattrapper. (RQ40/FSD56)
RQ20/FSD25:
Il
s'avança jusqu'au ZINC EN BOIS DEPUIS L'OCCUPATION: se acercó
al MOSTRADOR. Exemple
déjà commenté au chapître sur
l'information (v.p.19).
RQ22/FSD27:
Turandot se plaint que Gabriel ait emmené Zazie à son
établissement. Il ne veut pas que la petite ennuie tous les
vieux gâteux
QUI
M'HONORENT DE LEUR CLIENTELE
.
FSD
arrange cette construction vraiment "écartée"
et la reconstruit pour la doter d'une structure normale:
QUE
HONRAN CON SU PRESENCIA ESTE ESTABLECIEMIENTO
.
RQ25/FSD31:
Queneau fait le récit des événements précédants
à la manucure de Gabriel. Ayant un but d'imiter les erreurs de
grammaire que n'importe qui pourrait faire en rapportant une
situation, il décrit les actions tantôt au présent
de l'indicatif tantôt au passé simple. FSD ne veut rien
savoir de cette nouvelle occurrence de l'"écart" et
transpose le récit en pretérito
perfecto simple .
Voyons une liste des formes verbales confrontées:
se
leva se levantó
l'accompagne la
acompañó
va
chercher sacó
s'installe se
instaló
se
verse se sirvió
commence empezó
se
mit se puso
sifflota silbó
en sordina
Dans
cette liste non exhaustive des occurrences dans un paragraphe, FSD
néglige en cinq occasions le rythme verbal imposé par
Queneau. Là où RQ brise la norme, FSD répare les
"dégâts". Peut-être ne voulait-il pas
donner un texte à l'Histoire où il y eût des
erreurs de grammaire...
RQ47/FSD54:
LA
FOULE / RIADA HUMANA
. Métaphorisation d'un substanctif déjà
commentée plus haut.
RQ70/FSD80:
Gabriel sort son mouchoir en
embaumant
le bistro d'AMBRE LUNAIRE ET DE MUSC ARGENTÉ.
FSD
reproduit à sa guise: AMBRELUNAR
Y RATA ALMIZCLERA
.Tout le côté évocateur qu'a le tour de RQ
disparaît chez FSD. Il faut ajouter que ambrelunar
n'est même pas répertorié dans le DRAE11;
et encore, je doute fort que ce musc
argenté
sente aussi mauvais que la rata
almizclera
. Le lecteur espagnol fait face à un Gabriel dépourvu
de sens de l'odorat, sentant le "rat musqué" à
son insu.
FSD
a dû vouloir jouer avec le style pour trouver des métaphores
s'accordant à ses goûts littéraires.
RQ128/FSD145:
Trouscaillon est allé se
vêtir CIVILEMENT,
soit en civil, ce que traduit directement FSD: DE
PAISANO
. Ainsi, non seulement il ne respecte pas la forme proposée
par RQ (qui relève d'une stylistique particulière),
parfaitement transcodable en espagnol, mais il brise ce jeu d'idées
qui existe entre les concepts de civisme
et de en
civil
.
6)
La
connotation et le sens
La
connotation est une "substance du signifié ayant un
caractère instable allant jusqu'à l'individualisation",
dit B. POTTIER12.
C'est-à-dire que le lecteur rlève des impressions dues
à son bagage culturel qui chargent le contenu sémantique
d'un mot quelconque.
De
cette sorte, le mot 'temple' n'éveille pas les mêmes
connotations chez un musulman et chez un chrétien. L'un y
verra une allusion faite au concept de 'mosquée', alors que
l'autre songera plutôt à une église.
La
connotation est l'un des composants du sens et il ne faut pas la
confondre avec celui-ci. Le traducteur ne doit donc pas charger le
sens d'une unité de traduction avec des connotations qu'il lui
donne lui même: au cas où il ferait cela, il serait
infidèle au vouloir dire de l'auteur.
Voyons
comment les connotations de quelques passages de Zazie...
subissent un traitement trop subjectif chez FSD.
RQ11/FSD15:
Gare d'Austerlitz. Gabriel regarde les hommes d'affaires entre la
FOULE
PARFUMÉE
. Avoir traduit
AROMáTICA CHUSMA
chargue le syntagme d'un aspect péjoratif qui n'existe pas
dans le texte original. Chez RQ, la "foule" n'a pas de
connotation spéciale; par contre, chez FSD, elle a la
connotation de "populace", comme Voltaire se plaisait à
dire.
RQ35/FSD41:
Devant le café de Turandot. Celui-ci court après Zazie
s'échappant et l'attrappe. Elle crie "au secours!, au
satyre!", et la foule se rassemble autour des deux personnages.
Une voisine du quartier commente, inspirée par la vue du
soi-disant satyre, les exigences d'ordre sexuel de son mari.
Quelqu'un, étonné, lui répond qu'il doit avoir
appris cela dans
UN
MAUVAIS LIVRE
.
Il
est facile de deviner le genre de livre dont il est question: le
contexte le permet aisément. Le fait de le traduire comme UNA
REVISTA PORNOGRáFICA est
une interprétation personnelle, chargée d'une
connotation différente que celle du terme original.
RQ43/FSD49-50:
Discussion sur la prétendue fugue de Zazie. Gridoux, haussant
les épaules, dire qu'il s'en fiche. Gabriel répond
-
Et moi donc, AU FOND.
-
Vous avez UN FOND, vous?, lui dit Gridoux
.
Chez
FSD, le dialogue se transforme comme suit:
-
Pues anda que a mí ...EN EL FONDO.
-
Creía que de eso usted más bien andaba FLOJO ,
à
quoi il ajoute une note indiquant: "Juego de palabras
intraducible.Fond
, en argot, significa culo
.
D'accord,
un fond de verre ou de bouteille, c'est un cul
de verre ou de bouteille, mais seulement dans ce cas. FSD est allé
trop loin dans sa traduction en donnant une connotation homosexuelle
au simple concept de 'sincèrement'. Néanmoins, le
traducteur se surpasse dans la citation que voici.
RQ89/FSD101:
Gabriel et Charles parlent de la ville de Paris qu'on a toujours
dépeinte comme une femme. Ils se trouvent juste à côté
de la Tour Eiffel et se posent des questions sur le caractère
féminin de la ville,
AVEC
UN TRUC COMME çA ,
c'est-à-dire,
la Tour: monument dressé vers le ciel, vertical, symbole
phallique.
FSD,
pour sa part, assaisonne le signifié de cette expression en
l'interprétant:
con un PEDAZO DE NABO como ese
.
RQ148/FSD167:
Il y est question du Mont-de-piété, et on le décrit
comme une
BOITE DE TANTES
. Chez FSD, le fameux établissement devient un CABARET
GAY
. Les connotations de l'une et de l'autre expressions sont
différentes.
7)
L'implicite
et le sens
L'implicite
est un élément important en toute communication, où
l'effet de synecdoque est au rendez-vous. Cet implicite est le bagage
culturel partagé par l'émetteur et le récepteur
du message, de telle façon qu'il peut être omis en
raison de son caractère accessoire.
C'est
le contraire de l'explicite: la partie de la communication qui
apparaît dans le message.
FSD
a cru nécessaire d'expliciter quelques passages, soit à
cause d'un besoin de clarté soit à cause d'un désir
d’adaptation du texte original.
Il
a cru que le lecteur espagnol ne comprendrait rien s'il transcodait
SOUK
(RQ35).:
un Espagnol n'imagine pas qu'il y a beaucoup de gens de race arabe
dans Paris? Loin d'avoir traduit par ZOCO
,
il s'est borné à écrire MOSTRADOR
.
Il a fait de même avec le célèbre vin blanc
MUSCADET
, dont le nom a été négligé et remplacé
par un simple VINILLO
BLANCO (RQ175/FSD195).
Reprenons
l'exemple que j'ai présenté plus haut (RQ89/FSD101):
l'expression un
truc comme ça
est suffisamment évocatrice; sa charge d'implicite étant
importante, je ne trouve pas nécessaire de devoir expliciter
le caractère sexuel d'une telle affirmation.
Par
surcroît, il y a nombre d'éléments concernant
l'implicite et le sens tout au long de ces quelques chapîtres.
Ils touchent autant l'information (surtout l'information) que l'effet
et l'intention. A chaque fois que FSD interprète, éclaircit
et recrée un passage, il trahit le niveau d'implicite dans le
texte source en le négligeant. Si l'auteur en est resté
là, parce que tel a été son désir, le
traducteur fausse l'original avec ses ajouts: manque de fidélité
au vouloir dire de l'auteur.
CRITIQUE
AU SYSTEME DE HURTADO
Analyser
une traduction à la lumière des théories de
Hurtado n'entraîne pas peu de difficultés. En fait, les
7 points de repère qu'elle propose ne font que compliquer la
démarche analytique, car l'un des aspects à étudier
se superpose parfois avec les autres.
Comme
j'ai déjà dit à maintes reprises, Hurtado en
finit avec la dicotomie forme-contenu, l'accusant d'archaïque.
Dans la théorie du sens, fond et forme s'unissent pour donner
un corps au sens.
Or,
les 7 points de repère peuvent être simplifiés à
deux seulement. Sous peine de prôner un point de vue par trop
vieilli, je crois fermement que tout ce système peut être
réduit. A savoir, ce que j'appellerai INFORMATION et STYLE.
Lorsqu'on
entreprend l'étude d'un ouvrage en tenant compte de ces
paramètres, on s’aperçoit qu'ils se rassemblent
autour de celui de l'information et de celui du style.
Ainsi,
autour de l'INFORMATION, se rassemblent:
-
la signification et la signification actualisée,
-
l'information elle-même,
-
l'implicite,
-
la connotation,
-
l'intention,
-
l'effet.
Et
autour du STYLE:
-
le style lui-même,
-
l'intention,
-
l'effet.
Si
la signification varie parce que le traducteur ne l'a pas actualisée
avec le filtre du contexte, l'information varie elle aussi.
Si
l'implicite est modifié et le traducteur explicite trop les
propos de l'auteur, l'information se voit modifiée elle aussi,
en plus du sens.
Si
la connotation qu'éveillent les mots du texte source est
différente à la connotation qu'éveillent les
mots du texte cible, l'information que reçoit chacun des
récepteurs n'est plus la même.
Si
l'information n'est plus la même, l'intention de l'auteur, son
VOULOIR DIRE, a été modifiée; donc l'effet que
provoque chez le lecteur le texte original n'est plus le même:
l'effet que provoque le traducteur est un autre.
Comme
on peut voir, l'information est présente dans tous ces
raisonnements. La modification de n'importe lequel des autres aspects
énumérés entraîne la modification de
l'information émise.
Quant
au style, si on ne le respecte pas, l'effet du message sur le
récepteur change. Par conséquent, l'analyse de l'effet
est indissociable de l'analyse du style. Faut-il analyser le style ou
l'effet qu'il provoque? Puisque l'un est repérable à
travers l'autre, l'un étant "effet” d'une cause (le
style), il suffira d'en analyser un.
Passons
à l'intention, cet "effet voulu par l'auteur". Où
peut-on repérer cette intention de l'auteur si ce n'est pas à
travers ses tournures, les figures qu'il employe, sa rhétorique,
si ce n'est pas à travers sa "façon de le dire"?
D'ailleurs je doute fort que FSD ait tenu un entretien avec
M.Queneau. Cet "effet voulu", le lecteur et le traducteur
ne peuvent le saisir qu'en analysant le style.
Donc,
l'effet et l'intention de l'auteur qui le provoque ne sont repérables
qu'avec une analyse rigoureuse et objective du style. C'est pourquoi
nombre des notes concernant l'effet ou l'intention réapparaissent
quand on étudie le style. D'où la répétition
des occurrences dans ces trois rubriques.
Je
peux dire qu'en répertoriant les échecs en matière
de fidélité à l'effet, j'en ai trouvé
tantôt qui sont dus à un manque de respect au style
tantôt dus à un manque de fidélité à
la quantité d'information.
En
somme, l'étude de ce triple rapport, fidélité au
vouloir dire de l'auteur, à la langue d'arrivée et au
destinataire de la traduction, peut se passer de nombreux aspects
qu'elle devait observer: les analyses de l'information et du style
suffissent largement pour étudier la fidélité au
"quoi" et au "comment" du vouloir dire de
l'auteur.
On
comprend mieux maintenant ce que c'est que le sens: une fidélité
au vouloir dire en toute son intégralité: à
l'information que l'auteur émet et comment il l'émet.
Cependant, Hurtado assure que pour être fidèle au sens
il faut l'être aussi à la langue d'arrivée et au
destinataire de la traduction.
Je
vais essayer de contraster ce "triple" sens avec les
théories des défenseurs du "mot à mot",
dont Antoine BERMAN qui a critiqué avec passion cette
prétendue fidélité.
ANTOINE
BERMAN: TRADUCTION ET FIDÉLITÉ A LA LETTRE
Dans
sa critique à la traduction fidèle au sens, Berman dit
qu'elle se caractérise par trois traits:
-
culturellement parlant, elle est ethnocentrique;
-
littérairement parlant, elle est hypertextuelle
;
-
philosophiquement parlant, elle est platonicienne
.
Autour
de ces traits se meuvent avec agilité les attaques de ce
théoricien.
-
Traduction
ethnocentrique.
La
traduction qui se veut fidèle au sens doit respecter la langue
d'arrivée et le destinataire de la traduction. Pour ce faire,
le traducteur doit tenir compte de ces deux axiomes:
-
il doit traduire l'oeuvre étrangère de façon que
l'on ne "sente" pas la traduction, de façon à
donner l'impression que c'est ce que l'auteur aurait écrit
s'il avait écrit dans la langue traduisante,
-
conséquence du premier, l'oeuvre doit faire la même
impression sur le lecteur d'arrivée que sur le lecteur
d'origine.
Donc
on perçoit une nécessité incontestable de
respecter la langue traduisante et, indéfectiblement, cela
comporte "infidélité à la lettre étrangère"
(p.53). Le sens capté est capté dans la langue
traduisante13.
Pour cela il faut qu'il soit dépouillé de tout ce qui
ne se laisse pas transférer par celle-ci. "La
captation du sens affirme toujours la primauté d'une langue"
(p.53, c'est Berman qui souligne).Il s'agit par conséquent
d'introduire le sens étranger de telle manière qu'il
soit acclimaté, que l'oeuvre étrangère
apparaisse comme le "fruit" du génie de la langue
traduisante.
Cette
traduction fidèle au sens est donc ETHNOCENTRIQUE en
considérant intouchable la langue d'arrivée, en
considérant qu'il est impossible de la tordre pour accueillir
en bonne et due forme l'original étranger.
-
Traduction
hypertextuelle.
Les
traductions qui se bornent à ne faire passer que le sens,
tantôt elles privilégient le mot à mot
(équivalence dynamique, transcodage), tantôt elles
priment la méthode libre (équivalence contextuelle).
Ce
faisant, le texte qui en résulte est un mélange de
pastiche, d’adaptation et de variation. Ce n'est plus "un vrai
texte" (p.56), il n'a souvent pas de "cohérence".
Un
texte qui ne traduit que pour le respect du sens est syncrétique
dans la mesure où le traducteur a accompli sa tâche
"littéralement" et "librement".
- Traduction
platonicienne.
Ce
concept renvoie aux principes du philosophe grec affirmant
l'existence d'un monde idéal et d'un monde palpable. D'après
Berman, la captation du sens le séparant de la lettre relève
de cette conception philosophique du monde tant critiquée
depuis Aristote.
FIDÉLITÉ
À LA LETTRE
Berman
critique en traduction le respect excessif au destinataire. Dans
l'acte de communication qu'est la traduction, il y a toujours quelque
chose à communiquer et quelqu'un à qui communiquer.
Pourquoi privilégier le destinataire? Il compare cette forme
de communication aux ouvrages de vulgarisation scientifique: l'auteur
remanie la "réalité" scientifique afin
qu'elle soit accessible au public. Or, "le traducteur qui
traduit POUR le public est amené à trahir l'original, à
lui préférer son public, qu'il ne trahit d'ailleurs pas
moins, puisqu'il lui présente une oeuvre 'arrangée'"
(p.85).
Amender
une oeuvre, toujours d'après Berman, de ces étrangetés
pour FACILITER sa lecture n'aboutit qu'à la défigurer
et, donc, à tromper le lecteur qu'on prétend servir. Il
faut bien plutôt une ÉDUCATION
À L'ÉTRANGETÉ
.
Eduquer
à l'étrangeté est accueillir l'Autre au lieu de
chercher à le dominer ou à le repousser. C'est un choix
éthique. Cette traduction qui se veut éthique au lieu
d'ethnocentrique prétenderait plutôt "ouvrir
l'Etranger en tant qu'Etranger à son propre espace de
langue"(id.).
Cette
visée éthique, poétique (vs. hypertextuelle) et
philosophique (plus ouverte, vs. platonicienne) consiste à
manifester dans SA langue cette pure nouveauté en préservant
son visage de nouveauté.
Ainsi,
traduire le proverbe allemand "l'air du matin a de l'or dans la
bouche" par son équivalent français "le monde
appartient à ceux qui se lèvent tôt" suppose
une perte importante. Le proverbe français, tout en gardant le
même SENS (il est bon de se lever tôt pour profiter de la
journée) reste tout de même moins évocateur. Le
traduire ainsi empêche que le lecteur d'arrivée,
français en l'occurrence, perçoive le pouvoir de cet
"or dans la bouche".
Par
conséquent, Berman prône d’amener le lecteur virtuel
vers la langue de l'auteur, en rejoignant les considérations à
ce propos d’Ortega y Gasset et de Benjamin. Il finit par dire que
seule la traduction "littérale" (parce qu'"attachée"
à la lettre) accomplit la visée éthique.
LES
PARAMETRES DE LA CRITIQUE BERMANIENNE
Berman
parle de l'ANALYTIQUE
DE LA DESTRUCTION DE L'OEUVRE ORIGINALE.
Elle part du repérage d'un certain nombre de TENDANCES
DÉFORMANTES,
qui forment un tout systématique, "dont la fin est la
destruction, non moins systématique, de la lettre des
originaux, au seul profit du 'sens' et de la 'belle forme'"(p.68).
Il
cite treize de ces tendances par lesquelles on reconnaît une
traduction faussant l'original qui lui a offert son berceau. Je vais
essayer de définir ces treize points en les illustrant avec
des exemples tirés de l'ouvrage dont il est question.
1)
La
rationalisation.
Elle
porte au premier chef sur les structures syntaxiques de l'original.
La rationalisation re-compose les phrases et séquences de
phrases de manière à les arranger selon une certaine
idée d'ordre
d'un discours.
Donc,
cet "écart" par lequel certains essayent de définir
ce qu’est le "style" est détruit et réordonné
afin que ni la langue d'arrivée ni le destinataire de la
traduction ne se sentent choqués par l'étrangeté
(dans le sens d'"étranger") de l'original.
Dans
la traduction de FSD, j'ai repéré quelques arrangements
de ce type. Cependant ils ne sont pas nombreux, peut-être à
cause du voisinage des langues espagnole et française.
RQ42/FSD48:
Gridoux parle de son INFÉRIORITÉ
DE COMPLEXE,
calembour que FSD traduit comme un COMPLEJO
DE INFERIORIDAD
. En brisant l'essence de cet écart, le traducteur rend
"logique" et rationnel cet amusement de Queneau.
RQ22/FSD27:
Turandot parle des vieux gâteux qui M'HONORENT
DE LEUR CLIENTELE
. FSD croit convenable de ne pas transcoder et recompose la phrase:
QUE
HONRAN CON SU PRESENCIA ESTE ESTABLECIMIENTO
: tour plus espagnol et moins boîteux.
2)
La
clarification
Toute
traduction est un travail de clarification dans la mesure où
tout acte de traduire est explicitant. Mais cela peut signifier deux
choses bien différentes:
-
l'explicitation peut être la manifestation de quelque chose qui
n'est pas apparent, mais celé ou réprimé dans
l'original. La traduction met au jour cet élément.
Berman ajoute que "c'est le suprême pouvoir de la
traduction" (p.71), qu'il a apprecié chez Hölderlin.
-
en un sens négatif, expliciter peut consister à rendre
clair ce qui ne l'est pas et ne veut pas l'être dans
l'original, au truchement du passage de la polysémie à
la monosémie ou de la paraphrase.
C'est
dans cette option que FSD a remanié le texte original. Voyons
quelques exemples.
RQ11/FSD15:
Dit Jeanne Lalochère: Je
ne veux pas que ça recommence
. Chez FSD, elle s'adresse à Zazie pour lui conjurer no
quiero que vuelvas a las andadas
. Le côté ambigu de l'original (v.chap. sur
l'information,p.19) a été brisé par FSD.
RQ20/FSD25:
Gabriel, à La Cave, s'avance jusqu'au
ZINC EN BOIS DEPUIS L'OCCUPATION
, ce que FSD se limite à traduire pour un se
acercó AL MOSTRADOR
(à quoi il joint une note
en bas de page).
RQ23/FSD28:
Zazie ne veut pas que les conditions de vie soient les mêmes
chez son oncle et chez sa mère. Elle hurle: Ici
et là-bas, ça fait deux, j'espère
. FSD lui fait dire: Aquí
no estamos en mi casa
.: interprétation, recomposition, et donc, clarification.
RQ35/FSD41:
Il y est question du MAUVAIS
LIVRE/ REVISTA PORNOGRáFICA
(v.chap.sur la connotation chez Hurtado,p.30). Y a-t-il vraiment
besoin d'une explication aussi grossière?
RQ63/FSD73:
Aux Puces. Zazie essaye ses bloudjinnzes
; elle se regarde sur une glace EN
SALIVANT D'ADMIRATION
. Chez FSD, Zazie reste bouche béante, BOQUIABIERTA
. Le sens demeure, mais M. Sánchez Dragó, les Espagnols
savent eux aussi baver, ils connaissent Pavlov ...
RQ92/FSD104:
Il y est question des LANGUES FORESTIERES et de la traduction
proposée par FSD LENGUAS EXTRANJERAS (voir chap. sur l’effet
,p.24). Le traducteur espagnol évite ainsi la
difficulté et offre au destinataire de sa traduction une
expression explicite et facile à comprendre.
RQ111/FSD126:
Trouscaillon réquisitionne la voiture d'un PROVINCIAL, qui
devient chez FSD un PALETO. Le sens n'est pas le même, la
connotation non plus. Le lecteur espagnol reçoit une
explication que ne donne pas le texte original.
RQ122/FSD138:
Gabriel a peur que Zazie traîne entre LES HALLES ET LE CHATEAU
D'EAU. Ce sont los BARRIOS DE MALA NOTA de FSD;
3)
L'allongement:
Toute
traduction est tendanciellement plus longue que l'original,
conséquence de la rationalisation et de la clarification.
Je
n'ai pas pu trouver d'exemples illustrant cette tendance.
4)
L'ennoblissement:
Cette
tendance consiste à doter à la traduction d'une charge
rhétorique que l'original n'a pas.Il s'agit, en fait, d'un
exercice de style mené par le traducteur, qui croit bon devoir
"améliorer" ou "dégrader" le style
de l'auteur. Le traducteur se plait à "réécrir"
l'oeuvre.
Analysons
quelques exemples de cette tendance chez FSD.
RQ11/FSD15:
L'exemple déjà étudié de LA FOULE
PARFUMÉE/ LA AROMATICA CHUSMA (voir p.38)
RQ32/FSD38:
Il existe tout un réseau de vocabulaire "sanitaire"
dans Zazie. A chaque fois qu'apparaît le terme vécés
, FSD apporte plusieurs solutions: soit il propose vaterclós
(ce qui n'est pas mal du tout) soit RETRETE ou le verbe en
paraphrase HACER AGUAS, ce qui ne correspond pas au ton du passage en
question.
RQ34/FSD39:
Les PROFÉRATIONS de Zazie chez RQ deviennent des EFECTOS
RETóRICOS chez FSD..Voilà une rhétorisation, un
ennoblissement.
RQ47/FSD54:
La FOULE de l'original devient une métaphorique RIADA HUMANA
dans le texte d'arrivée.
RQ47/FSD54:
Aux Puces, Trouscaillon en satyre suit Zazie; il est SUR SES TALONS ,
expression très courante et très usuelle. Chez FSD le
type CHUPA RUEDA. Le ton de l'expression espagnole relève d'un
contexte plus populaire que celui de l'expression originale.
Peut-être FSD a-t-il voulu faire emploi de l'"accentuation",
phénomène consistant à accentuer quelques
éléments qui ne l'étaient pas dans l'original
pour compenser la perte de tel ou tel élément: "Ce
que le traducteur n'a pu rendre à ses bonnes grâces à
un endroit, qu'il s'efforce de le récompenser en l'autre",
disait du Bellay (Berman, p.55). C'est là une méthode
typique de la traduction infidèle à la lettre.
RQ76/FSD86:
Mado Ptits-Pieds commente à Gridoux que parfois Charles et
elle se rencontrent dans l'escalier et ON TIRE UN COUP. Les
personnages de FSD se bornent à discuter: CHARLAMOS UN RATO.
Je ne saurais dire si on est devant un cas d'auto-censure ou de
manque de maîtrise de la langue française (v.p.20)
RQ89/FSD101:
La Tour Eiffel, symbole de la ville féminine de Paris; symbole
vertical, voire phallique. UN TRUC comme ça, dit le Charles
de RQ. FSD rend l'expression de son Charles beaucoup plus vulgaire
(outre d'en expliciter le sens, bien entendu): con UN PEDAZO DE NABO
como ese ...
5)
Appauvrissement
qualitatif:
Il
renvoie au remplacement des termes, expressions, tournures de
l'original par des termes, expressions, tournures, n'ayant ni leur
richesse sonore, ni leur richesse signifiante ou iconique.
Dans
la traduction sur laquelle je porte mon analyse, je n'ai pu trouver
que deux exemples expliquant cet appauvrissement qualitatif. L'un est
le fruit du génie -donc, c'est une réussite-, l'autre
est un fruit d'une conception ethnocentrique:
RQ128/FSD145:
Le FLIGOLO de RQ devient un CHULICíA chez FSD. Les deux
inventions sont aussi heureuses et évocatrices l'une que
l'autre.
RQ185/FSD210:
Dans le vacarme de la fugue "Aux Nyctalopes", les noms du
muscadet et de la grenadine se transforment et deviennent MUSCADINE
ET GRENADET. La solution de FSD n'a pas la même richesse
sonore de celle de l'original: TINTORRINA Y GRANADORRO. Et en plus,
elle est à peine compréhensible pour le lecteur
espagnol, qui ne voit pas de lien logique entre les deux termes et la
situation décrite.
6)
Appavrissement
quantitatif:
Il
renvoie à une déperdition lexicale. Tout texte présente
une certaine prolifération de signifiants et de chaînes
syntaxiques de signifiants. Si un signifié est recouvert par
plusieurs signifiants dans l'original et par très peu, en
revanche, dans le texte d'arrivée, il existe une déperdition.
Pas
d'exemples dans la traduction de FSD.
7)
L'homogénéisation:
Elle
consiste à unifier sur tous les plans le tissu du texte
original, alors que celui-ci est complètement hétérogène.
Pas
d'exemples repérés dans Zazie en el metro.
8)
La
destruction des rythmes:
Destruction
notamment de la ponctuation de l'original, ou du rythme mimique d'une
phrase. Pas d'occurrences chez FSD.
9)
Destruction
des réseaux signifiants sous-jacents:
Toute
oeuvre comporte un texte "sous-jacent" dans lequel certains
signifiants clefs se répondent et s'enchaînenet, forment
des réseaux sous la "surface" du texte. Voyons
quelques exemples:
L'exemple
le plus marquant est la destruction du réseau des MON CUL que
Zazie aime tant à utiliser. FSD traduit tantôt Snob LO
SERá TU PADRE (snob mon cul 13/18), tantôt Napoleón
ME LA SUDA ( 16/20) , et d'autres exemples. Le lecteur de la
traduction n'aperçoit pas cette profusion de termes, puisque
le traducteur a brisé
ce réseau, (si évident que tous les gens se sont
rappelé cette expression lorsque je leur ai posé des
questions sur leurs souvenirs du film de Louis Malle , vraiment très
connu en France).
RQ32/FSD48
et d'autres:
Le réseau créé par les termes du champ lexical
des toilettes (toujours les VÉCÉS ) disparaît dès
que FSD s’y attaque. Il ennoblit, élargit et croit bon en
définitive d'agrandir ce champ en utilisant beaucoup plus de
termes que RQ n'en utilise. Il rend ces vécés par
RETRETES, HACER AGUAS, ...
RQ148/FSD167:
Dans l'original, le Mont de piété, le lieu de travail
de Gabriel, est toujours défini comme une BOITE DE TANTES,
alors que FSD brise cette unité pour faire son apportation
créative (tout à fait superflue) en disant CABARET
GAY..
Un
autre trait de cette destruction des réseaux sous jacents, est
l'élimination par trois fois du petit discours du perroquet
Laverdure (tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire),
qui accomplit une fonction de brisure de la tension dans les
dialogues par trop crispés.
10)
Destruction
des systématismes:
Cette
tendance consiste principalement à éliminer le type des
phrases, en s'attaquant spécialement à l'emploi des
temps verbaux. Il y a deux exemples très intéressants
dans la traduction de FSD, où il change selon son goût
rationalisateur les bizarreries de RQ concernant le récit du
passé, car il alterne des passés simples avec des
présents de l'indicatif (v. ex. p.28).
11)
Destruction
ou exotisation des réseaux langagiers vernaculaires:
A
quel point le langage de Zazie dans le métro est propre à
Paris? Existe-t-il un argot parisien à proprement dire? Je
pose ces questions parce que tous les traits de ce prétendu
argot ont colonnisé toute la France. Et pourtant, le Zazie de
FSD ne possède plus ce goût voyou, picaresque, qu'on
trouve chez RQ. Chez FSD, les Gabriel, Zazie, Charles, sont sages et
modérés.
12)
Destruction
des locutions:
C'est
le cas des idiotismes, des proverbes qui trouvent leur équivalent
dans la langue d'arrivée mais qui ne partagent que le sens,
puisque leur reformulation est différente. Traduire le
proverbe allemand "l'air du matin a de l'or dans la bouche"
par "le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt"
est une faute d'ethnocentrisme: le sens est conservé, certes,
mais la poésie de l'expression allemende se perd. Pour rester
fidèle à la lettre, pour s'impregner du caractère
"étranger" de l'oeuvre à traduire, il faut
respecter ses moyens, propres à elle seule, d'appréhender
la réalité.
Chez
FSD, j'ai repéré un proverbe (dont l'équivalence
contextuelle plairait Hurtado) et un idiotisme à proprement
parler:
RQ176/FSD199:
Turandot s'écrie: FAUT PAS CHERCHER MIDI À 14 HEURES
et FSD traduit: NO HAY QUE BUSCARLE TRES PIES AL GATO. Les
personnages, des Français, utilisent des expressions purement
espagnoles, très castizas , reproduites dans le texte sous
prétexte de les rendre plus compréhensibles au lecteur.
Celui-ci n'apprend rien de nouveau sur la culture de la langue de
départ.
RQ26/FSD31:
Gabriel se fait les ongles et chantonne en même temps. Ce sont
les chansons des trois orfèvres achevés, l'extinction
des feux, le salut au drapeau, le caporal conconcon,... Pour aider le
lecteur dans sa compréhension, FSD a traduit ces airs par: los
hermanos pinzones, quinto levanta, ya está aquí el
pájaro y retreta. J'ai du mal à imaginer un Français
chantant, par exemple, "los hermanos Pinzones eran unos
marineros que se fueron con Colón ...",. Excés
d'ethnocentrisme et manque d'intérêt pour la langue et
la culture de départ.
13)
Effacement
des superpositions des langues:
J'ai
trouvé trois exemples chez FSD:
RQ12/FSD16:
NATÜRLICH, dit Jeanne Lalochère qui avait été
occupée. FSD se limite à traduire par un simple SE
SOBREENTIENDE.
RQ22/FSD28:
Gabriel et Charles boivent du café après le dinêr
BICOSE ils travaillent la nuit. Ce que FSD transpose par YA QUE.
RQ35/FSD41:
Le SOUK (el zoco) devient chez FSD el MOSTRADOR.
CONCLUSIONS
APRES L'ANALYSE
J'ai
étudié l'acte de traduction en question avec deux
méthodes différentes, sous deux conceptions théoriques
différentes. Est-ce qu'on pourrait en déduire que Zazie
en el metro n'est pas une traduction réussie? Je n'ose pas le
dire quoique les données puissent m'amener à
l'affirmer.
Du
point de vue de la fidélité au sens, FSD a trop souvent
allégé et rechargé le taux d'information. Il a
aussi négligé le style de l'auteur pour re-créer
un autre ouvrage en se servant de l'histoire de Zazie .... Il s'est
révélé un filtre trop important. Est-ce une
adaptation au sens stricte du terme? Par conséquent, il n'a
pas respecté le vouloir dire de l'auteur, parce qu'il lui a
préféré la fidélité à la
langue d'arrivée et au destinataire de sa traduction.
Du
point de vue de la traduction à visée poétique,
FSD a trop interprété le texte de départ. Il l'a
manipulé, l'a emmené vers son terrain, l'a traité
sous un regard peut-être trop ethnocentrique -au lieu d'obliger
le lecteur espagnol à se déplacer vers la culture
étrangère, il lui a facilité la tâche. Le
lecteur espagnol lit la chronique d'un périple parisien et il
n'y apprend rien de neuf. Il ne sait pas davantage de la culture
française qu'avant d'entreprendre la lecture.
Je
crois que la justification de ce remaniement du texte original est
dans le statut de créateur qu’a Sánchez Dragó;.
Il a voulu refaire, arranger selon son goût tout ce qu'il a
trouvé de "maladroit" dans le Zazie... de Queneau.
En le négligeant de la sorte, Sánchez Dragó
croit pouvoir polir un diamant qui ne l'est devenu vraiment qu’entre
ses mains.
Zazie
en el metro
est moins Queneau que Zazie
dans le métro.
La traduction espagnole ne possède plus cet aspect de
recherche linguistique qu'apparaît dans l'original français.
D'ailleurs, les personnages très savoureux utilisent un
langage beaucoup plus soigné que les personnages nés de
la plume de Queneau. Avec tout cela de perdu, le Zazie...
de Sánchez Dragó reste à la surface ne
s'occupant que de l'histoire et laissant de côté tout le
travail de stylistique. La traduction pourrait avoir été
le prétexte pour entamer un essai de fixation du parler
populaire espagnol qui ne fût ni andalous (le plus exagéré
des écarts par rapport à la norme "de Valladolid")
ni madrilène (qui est celui qui sied le mieux au côté
urbain de Zazie...).
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-
GARCIA-PELAYO Y GROSS Ramón, Dictionnaire français-espagnol,
español-francés, Larousse, Paris 1989, 464 pages
*
Georges Mounin est considéré comm un classique dans ce
domaine. Ses deux ouvrages Les
Belles infidèles et
Les
Problèmes théoriques de la traduction
ont fait le tour du monde. Ils sont des points de repère
incontestables.
2
cit. Hurtado 1990, p.26.
4
cit. Hurtado 1990, p.35.
*
Raymond Queneau, op.cit., p.24/ Fernando S@nchez Drag=,
op.cit.,p.29.
13
S'opposant aux dires de Hurtado, qui croit fermement en la captation
du sens de manière déverbalisée. C'est en
ré-écrivant, d'après elle, que le traducteur
perd de vue le texte d'origine.
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